Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 105.djvu/809

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hasard. Le professeur toulousain, ayant tiré l’horoscope de son neveu nouveau-né, y découvrit le signe manifeste d’une longue et glorieuse carrière. Plein d’une robuste foi dans les étoiles, Arborius s’attacha donc d’une affection toute paternelle à l’enfant dont le berceau renfermait de si hautes promesses, au vivant témoin qui devait mettre au grand jour et la science de son oncle et la véracité des astres.

Ausone reçut de sa tante OEmilia Dryadia la première éducation ; on le plaça ensuite entre les mains des grammairiens du gymnase de Bordeaux. Là ses professeurs Macrinus et Minervius lui apprirent l’art difficile de déformer en centons les hémistiches de Virgile ou d’amplifier en une diction verbeuse les vers les plus célèbres des maîtres de l’antiquité : le poète qui devait se glorifier plus tard d’avoir su rendre lubrique « la Vierge de Mantoue » ne profita que trop bien de pareilles leçons. Ces premières études une fois terminées, Arborius fit venir à Toulouse le cher écolier ; l’anxieuse tendresse de l’oncle ne voulait pas sans doute laisser à des mains autres que les siennes le soin de dévoiler à son neveu toutes les splendeurs de la rhétorique. Cependant le barreau et son éloquence turbulente parurent captiver un instant le fils du médecin Julius ; ce ne fut qu’un goût passager. Dédaignant une profession où le vir bonus dicendi peritus se faisait chaque jour plus rare, le jeune homme revint bien vite aux muses, patronnes de sa famille : neveu de rhéteur, il se fit rhéteur.

Longtemps il professa les belles-lettres à Bordeaux, dans ce même gymnase où régentaient les Luciolus, les Tiro, les Léontius, rhéteurs et grammairiens, qu’il s’efforça depuis, confrère trop généreux, de vouer, mais en vain, à l’immortalité. Il s’était marié à une femme qu’il nous dépeint « à la fois enjouée et grave, pudique et belle, de noble race, d’une conduite plus noble encore ; » mais bientôt devenu veuf, il laissait paisiblement couler le temps, tout entier à l’éducation de son fils Hespérus, aux devoirs de son état et à ses études chéries. Le neveu d’Arborius avait rêvé une gloire pure et paisible, la gloire de l’homme de lettres, et elle lui était rapidement arrivée. Le rhéteur-poète bordelais remplissait de sa renommée les écoles de la Gaule. Certes, si jamais homme obtint de ses contemporains cette chose rare qui s’appelle justice, ce fut Ausone, et cette justice alla même jusqu’à l’adulation. Ses épigrammes, ses églogues, ses poèmes didactiques, étaient partout cités comme de parfaits modèles d’esprit, de purisme ou de grâce. On proclamait ses vers dignes de Virgile, et sa prose, exempte de cette horreur qui déformait le style gaulois, paraissait à beaucoup « enduite de miel cicéronien. » Heureux poète, qui de son vivant s’appelait l’inimitable Ausone !