Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 105.djvu/810

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Il y avait déjà trente années qu’Ausone occupait avec le plus vif succès sa chaire de rhétorique, quand un jour une lettre de l’empereur Valentinien vint lui enjoindre d’avoir à se rendre sans retard auprès de sa personne sacrée. La renommée du poète aquitain avait passé des bords de la Garonne jusqu’aux rives de la Moselle, et un écho de ce grand bruit était parvenu aux oreilles du prince. Or dans son désir d’agir à la fois en empereur et en père, le prince choisissait « l’inimitable » Ausone pour précepteur de son fils, l’auguste Gratien. Le rhéteur bordelais dit adieu à sa cité, à son gymnase, à ses disciples, et se mit en route pour le palais impérial de Trêves.

C’était un étrange séjour pour un poète dont le génie s’était surtout exercé à chanter les grâces de la Rose ou les vertus du Nombre trois que la cour à moitié barbare de cet auguste pannonien, « buveur de bière, » comme l’appelait le dédaigneux sobriquet de ses ennemis. Inexplicable mélange de grandes vertus et d’instincts cruels, Valentinien se montrait tour à tour, au gré de son caprice, ou bien un Trajan magnanime, ou le plus féroce des Néron. On l’avait vu un jour faire saisir sur les bancs du cirque un de ses chambellans accusé de malversations et ordonner qu’on le brûlât impitoyablement au milieu de l’arène : c’est ainsi que l’empereur entendait faire éclater aux yeux de tous sa profonde sollicitude pour ses peuples. Intrépide soldat, général consommé, devenu la terreur de la Germanie entière, cet homme aux cheveux blonds, aux yeux bleus, à la parole douce, aimait à déposer l’épée pour manier le pinceau du peintre ou le ciseau du sculpteur. Il était également poète, beau faiseur de vers légers, excellant dans l’art de tourner galamment l’épigramme, et d’ajuster l’un à l’autre quelques centons virgiliens en leur donnant une saveur de haut goût. En ses momens d’humeur clémente, Valentinien Auguste semblait un nouvel Adrien, cet autre césar si passionné pour les arts comme pour les lettres ; mais soudain, sans cause apparente, le naturel féroce du soldat reprenait le dessus. Le sculpteur, le peintre ou le poète disparaissaient, et, dépouillant son enveloppe civilisée, le grossier Pannonien allait surveiller lui-même le festin de, chair humaine que sa munificence offrait à ses favorites, Innocence et Miette d’or, deux ours de taille gigantesque qui couchaient, enchaînés, dans la chambre impériale. Et quel contraste bizarre de vie raffinée et de mœurs sauvages n’offrait pas également la capitale aimée de cet empereur, cette ville de Trêves où l’eunuque imberbe venu d’Orient, le philosophe paré du manteau de sophiste athénien, se heurtaient à chaque pas à quelque maître des milices, barbare romanisé, portant encore la longue chevelure, roussie à la chaux et au suif ! Puis, pour encadrer une