Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 105.djvu/812

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Gratien restait à seize ans le chef suprême de l’empire. Esprit faible et caractère débile, le jeune auguste eût fait meilleure figure dans une chaire de grammairien, que sur le trône des césars. Tandis que sa mère, la vindicative Severa Marina, épouvantait l’occident romain par ses cruautés sans motifs, le jeune empereur son fils transformait le palais de Trêves en une école de déclamation où sa bouche sacrée daignait merveilleusement développer la thèse et l’antithèse. Un pareil prince ne pouvait oublier dans la répartition de ses bienfaits l’homme qui l’avait transformé en un rhéteur aussi accompli : il prouva bientôt qu’il n’était pas un élève ingrat. Déjà comte du palais et par deux fois questeur, Ausone ne tarda pas à devenir l’arbitre suprême des faveurs de la cour. A ces honneurs, Gratien ajouta en 377 la préfecture de l’Italie et de l’Afrique, en 578 celle des Gaules : le consulat manquait encore ; il ne se fit pas attendre. « Sache-le bien, avait dit l’élève impérial, s’inspirant lui-même du style de son professeur, je m’acquitterai de ce que je te dois, et je te devrai encore ce dont je m’acquitte. » Cette même année 378, Ausone reçut la nouvelle qu’il venait d’être nommé consul avec Olybrius.

Ce fut à Sirmium, au milieu de ses succès contre les barbares, que Gratien donna au vieux rhéteur bordelais ce dernier témoignage de sa reconnaissance. Lui-même s’empressa d’en mander la nouvelle par une lettre restée fameuse. « J’étais ton débiteur, écrivit-il à son maître, et je connaissais tes désirs. J’ai donc pris conseil de Dieu ; il m’a approuvé, et je t’ai désigné consul. » L’auteur de tant de vers impudiques, le plus licencieux des poètes de cette époque licencieuse, le païen Ausone, poussa-t-il le scepticisme jusqu’à croire en lui-même à cette désignation divine ? Peut-être ; mais, s’il eut quelques doutes, il n’eut garde de les exprimer. « O noblesse d’un grand cœur, s’écriait-il un an plus tard, dans son Action de grâces, admirable éloquence d’un discours sorti d’une poitrine candide ! Qu’ils se taisent désormais, dans leur inanité stérile, ces orateurs d’Homère, le subtil Ménélas, ou Nestor aux lèvres mielleuses ! Jamais la brièveté laconique trouva-t-elle rien de plus concis, de plus complet, de plus doux, de plus harmonieux ? .. » A la lettre de Gratien était joint le manteau consulaire ; par une attention spéciale le jeune auguste avait choisi le manteau porté jadis par l’empereur Constance, celui-là même dont se servaient les césars dans la cérémonie du triomphe.

Le consulat continuait à demeurer, en dépit des temps, la plus haute dignité de l’empire. Au IVe siècle, l’antique magistrature républicaine conservait encore cet éclat et ces splendeurs premières dont ses fondateurs avaient pris plaisir à la parer. Les césars affectaient eux-mêmes d’incliner leur toute-puissance devant les