Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 105.djvu/878

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


les grands modèles de la statuaire disparaissaient des musées, et si les artistes perdaient l’habitude d’étudier la nature avec la secrète ambition de les égaler.

C’est donc avec une satisfaction nouvelle que nous constatons une fois de plus l’état florissant de la sculpture française. La France est aujourd’hui le seul pays du monde où il y ait une école de sculpture sérieuse, et les quelques échantillons de l’art étranger qui viennent se glisser dans nos expositions annuelles ne servent qu’à faire mieux valoir notre supériorité. Une école qui compte encore des maîtres tels que MM. Paul Dubois et Guillaume, des disciples tels que MM. Barrias, Falguière, Gautier, Hiolle et Moulin, est bien loin d’être en décadence. S’il est décerné cette année, comme d’habitude, une grande médaille d’honneur, c’est à la sculpture qu’elle doit revenir, et elle appartient sans conteste à l’Ève naissante de M. Paul Dubois.

Il est douteux que la nouvelle statue de M. Dubois obtienne le même succès populaire que son Chanteur florentin : elle est d’un sentiment trop élevé, d’un art trop noble et trop pur pour plaire à la foule, qui ne demande, après tout, qu’une chose, c’est qu’on lui réjouisse les yeux. Jamais, à notre sens, M. Paul Dubois, qui a toujours été un artiste de premier ordre, ne s’est élevé aussi près du génie. Ses autres œuvres les plus célèbres, malgré leur incontestable valeur, n’étaient pas exemptes d’une certaine recherche. Ici au contraire, il a mis de côté toute préoccupation étrangère à son sentiment individuel ; il a traité son sujet avec la sincérité qui est indispensable à la création des belles œuvres. Le caractère même de son talent semble avoir changé : ce n’est plus, comme autrefois, un artiste florentin, un sculpteur de figurines d’une austère élégance, d’un sentiment noble et gracieux. Il entre maintenant dans une région plus vaste et plus idéale ; s’il appartient encore à la renaissance italienne, on peut dire qu’il a quitté l’école florentine pour l’école romaine. C’est surtout de Raphaël qu’il procède, ou du moins c’est dans ce style qu’aurait sculpté Raphaël. Nous ne sommes pas bien sûrs que l’Ève naissante ne sorte pas de son atelier, et que M. Paul Dubois n’y ait pas travaillé sous ses yeux ; c’est là du moins qu’il aura composé tout le bas de cette statue ; les épaules, les bras et la tête seront restés ébauchés et n’auront été terminés que plus tard. C’est ainsi que nous aimons à expliquer entre ces divers morceaux une certaine différence de style très apparente malgré l’unité du sentiment.

Eve sort des mains de son créateur ; elle se tient debout, simplement reposée sur la jambe gauche, l’autre jambe à demi pliée et comme agenouillée devant lui, dans une attitude aisée,