Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 105.djvu/879

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respectueuse et modeste, empreinte d’une chasteté naïve, mais sans l’ombre de crainte ni de honte. Le buste et la tête se redressent vers le ciel, la main droite se pose sur la poitrine, tenant entre ses doigts une mèche de cheveux enroulés, le bras gauche se replie sur la ceinture avec un geste de surprise, de timidité et de pudeur enfantine ; les hanches. sont larges et élégamment balancées ; le torse est long au-dessous de la ceinture, le bassin vaste, le ventre plein et bien développé, comme il convient à la mère du genre humain. Les pieds sont un peu grands, mais admirablement dessinés ; les jambes sont grasses, les mollets un peu bas, comme parfois dans Raphaël, ce qui soulève les critiques des gens qui voudraient qu’une Eve ou qu’une Vénus eût les jambes sèches et nerveuses d’une Diane chasseresse. Eh non ! ce n’est pas une Diane ; ce n’est pas non plus une déesse païenne ou une femme de plaisir. Elle n’a pas encore exercé ni déformé son corps de matrone virginale, et ses formes délicates sont noyées dans la chair comme dans une vapeur blanche. Le modelé en est si fin que partout la lumière en frange les bords et semble pénétrer le corps lui-même ; jamais, que nous sachions, une statue de plâtre n’avait atteint ce degré de transparence lumineuse. Oui, c’est bien la naissance de la première femme : elle apparaît comme entourée d’un limbe et semblable à un brouillard qui se condense ; malgré l’exquise perfection de ses formes, on dirait qu’elle est à peine ébauchée et qu’elle va fondre dans l’espace. La ligne du dos surtout est souple et ondoyante comme le mouvement des flots ; les épaules, un peu étroites, et auxquelles s’attachent des bras sans grandeur, n’ont encore que le développement incomplet de la première jeunesse. Sa tête, peut-être un peu incorrecte et inégale, n’est pas niaise, ainsi qu’on le prétend ; elle est simplement naïve et neuve au plaisir de vivre, comme le dit son profil souriant, fin et à peine éclos. C’est une figure d’enfant toute fraîche épanouie, les yeux levés avec ravissement vers la lumière du ciel, interrogeant pour ainsi dire le monde nouveau où elle vient d’être jetée, ne respirant que le bonheur naïf et la douce surprise de vivre. Ses cheveux, collés sur sa tête et plaqués sur ses épaules, semblent à peine sortir de l’œuf ; ils n’ont pas encore été mêlés ni secoués par le vent. Tout le haut de la statue sort de sa chrysalide ; le bas représente au contraire le type de la maternité chaste et féconde. Ce contraste déplaît à beaucoup de bons juges, qui croient y voir un signe de faiblesse, ou tout au moins un défaut de goût. Tout en reconnaissant ce qu’il a de recherché, peut-être même d’un peu choquant, oserons-nous dire qu’il prête à Y Eve naissante un intérêt et un charme de plus ? Ainsi se trouvent réunies dans un même type la grâce et la grandeur, la souriante simplicité de la jeune fille à peine échappée des mains