Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 105.djvu/942

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ils le défendaient de toute étroitesse d’esprit et de tout préjugé. C’est par ce travail personnel, poursuivi pendant plusieurs années, que s’expliquerait surtout l’art extraordinaire avec lequel plus tard, dans ses plaidoyers et ses discours, il sait prévoir, ébranler, réfuter à l’avance, quand il parle le premier, les argumens de la partie adverse.

C’était sur la manière de grouper et d’employer les idées que portaient ces études, toutes d’expérience et de pratique. Quelque intérêt qu’il y trouvât, elles n’empêchaient pas le jeune homme d’en continuer d’autres, plus théoriques et moins personnelles, dont le souvenir aussi s’est conservé. Point d’orateur qui soit moins rhéteur que Démosthène ; il n’eût pourtant point été de son temps ni de son pays s’il eût dédaigné la rhétorique. Il avait débuté par là sous la direction d’Isée ; ce qu’il y avait à prendre dans ces préceptes et ces recettes, il le savait, il le possédait déjà quand il sortit des mains de cet habile maître. Il n’en tint pas moins à se rendre compte des règles qu’avaient pu poser, des exemples qu’avaient pu donner d’autres écoles. Il lui fut facile, nous avons montré comment, de mettre à profit l’enseignement d’Isocrate sans suivre ses cours : il put lire ses traités et ses harangues. Cela ne lui suffit pas ; il ne refusa point son attention même à des maîtres et à des écrits d’un ordre inférieur. Ainsi, nous raconte-t-on, il aurait étudié les traités et les discours d’Alcidamas, qui continuait, non sans jouir encore d’une certaine vogue, les traditions de Gorgias. Démosthène avait l’esprit trop sain, il avait été soumis à une trop sage discipline pour risquer d’être séduit par cette froide et prétentieuse élégance ; ne fût-ce que pour mieux éviter ces défauts, il n’en voulut pas moins connaître les préceptes et les exemples que donnait une école maintenant déchue, mais dont le rôle, à son heure, avait été si brillant.

Pour des travaux aussi variés, pour l’étude des auteurs, de la rhétorique et du droit, pour cette révision et ce résumé des débats auxquels Démosthène avait assisté pendant la journée, pour la rédaction des plaidoyers que l’on commençait à venir lui demander, il lui fallait du temps, beaucoup de temps. Où le prendre, sinon sur les heures que le commun des hommes consacre au repos, sur la nuit et son silence ? Le jour, alors même que l’on n’est pas appelé hors du logis par les affaires et le train de la vie, on se sent, dans sa propre demeure, à la merci des importuns ; leur ferme-t-on sa porte, on ne réussit point à empêcher de pénétrer toutes ces rumeurs confuses qui envoient jusqu’au travailleur solitaire un écho des agitations et des passions de la ville ; c’en est assez pour lui donner des distractions, pour lui rendre difficile de fixer