Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 105.djvu/943

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longtemps sa pensée sur un même objet. Il devait d’ailleurs être bien plus malaisé encore de s’isoler et de se recueillir à Athènes que dans une ville moderne, qu’à Paris même ; les maisons y étaient de construction légère et toutes petites, mal défendues contre l’indiscrétion des fâcheux et les cris de la rue. Là point de ces appartemens reculés, situés soit au fond d’une cour ou sur des jardins, soit au dernier étage de quelque haute maison, où l’homme d’étude peut trouver, au cœur même de nos quartiers les plus populeux, une retraite presque aussi calme et aussi sûre qu’au milieu des bois ; de sévères consignes en protègent les abords, et les bruits du dehors, arrêtés par des murs épais et de lourdes tentures, n’y parviennent que changés en un lointain et sourd murmure ; celui-ci, loin de distraire et de gêner l’esprit, devient plutôt alors pour la pensée une excitation solitaire. Cette voix de la cité qui monte, affaiblie, mais puissante encore, jusqu’au savant, à l’historien, à l’orateur renfermé dans son cabinet, courbé sur ses livres et ses papiers, elle lui rappelle qu’il y a là tout près de lui, des hommes qui liront ses ouvrages et qui profiteront de ses découvertes, des foules que passionnera son éloquence, des juges qui le récompenseront, par leur estime ou même par la gloire, des efforts et des fatigues qu’il s’impose.

L’Athènes du IVe siècle avant notre ère n’offrait point à la vie studieuse et retirée les mêmes facilités. Le citoyen qui, par profession, tenait à suivre de près le mouvement des affaires et de la politique, à ne rien perdre des discussions du Pnyx et des tribunaux, ne pouvait guère, à l’exemple de Platon, se loger hors de la ville, dans la banlieue, parmi les oliviers, les platanes et les blancs peupliers qu’arrosaient, comme dit Sophocle, « les courans vagabonds du Céphise ; » il fallait habiter dans le voisinage du Pnyx et de l’Agora, aux Skambonides, à Melitte ou à Kolyttos. Nous ne savons où se trouvait la maison patrimoniale de Démosthène, celle où il résidait encore au moment du procès contre ses tuteurs et où s’écoula tout au moins la première partie de sa vie ; mais j’imagine qu’elle devait être située dans l’un de ces quartiers encombrés et bruyans, quelque part entre l’Acropole et la porte du Pirée. C’était dans cette région, la plus voisine tout à la fois du marché d’Athènes et de son port, que se groupaient les boutiques et les industries principales ; le père de Démosthène devait avoir ses ateliers dans cette partie de la ville ou dans le Céramique, et sa demeure à peu de distance de ses ateliers. Partout là dans les endroits où le roc affleure sur des collines maintenant désertes, on distingue encore les traces des maisons, étroites, nombreuses et pressées. Ces habitations n’avaient qu’un rez-de-chaussée et un premier étage ; elles