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et le Lévitique leur ont donné des préceptes dont ils ne peuvent s’écarter sans prévarication ; quoique l’histoire naturelle ait fait bien des progrès depuis Moïse, ils ne consentiront jamais à manger ni lièvres, ni lapins, car ce sont des animaux « ruminans qui n’ont point l’ongle divisé [1]. » Chez eux, les mœurs ont été doublement conservées, embaumées, si l’on peut dire, par la paresse invétérée de l’Orient et surtout par le respect pour les livres sacrés qui contiennent toute la religion et toute la loi. Les Juifs se marient entre eux et ne se mêlent jamais que superficiellement aux nations chez lesquelles ils s’établissent ; ils ont une telle tendance à se considérer comme une race privilégiée que l’on est souvent porté à les regarder comme une race à part. Si l’on retrouve aujourd’hui les Hébreux de Palestine identiques à ce qu’ils étaient sous les rois et les prophètes, à plus forte raison sont-ils semblables à ce qu’ils étaient au temps du Christ : or il faut se rappeler que c’est aux Juifs seuls que Jésus s’est adressé ; la prédication aux gentils [2] n’a été inaugurée qu’après sa mort, et c’est saint Paul qui en eut l’initiative. C’est donc l’israélite palestinain actuel qu’il est bon d’étudier, si l’on veut reproduire le groupe humain au milieu duquel le Christ a vécu ; c’est ce que M. Bida a fait, et l’on ne saurait trop l’en féliciter.

Si l’artiste retrouvait avec certitude les mœurs, les costumes, les types, les paysages qui forment les fonds et les accessoires des Évangiles, il n’en pouvait être ainsi de la figure principale, de celle qui domine les événemens et les hommes, qui est l’astre central autour duquel gravitent tous les satellites de ce monde divin. Là nulle tradition certaine : celle qui subsiste aujourd’hui a traversé des phases bien diverses, et n’a été fixée qu’au XVIe siècle ; elle a créé ce qu’en matière d’art on nomme une figure de convention. L’antiquité chrétienne a flotté à cet égard entre deux opinions inconciliables, qui furent également soutenues par des pères de l’église. Ceux de l’église africaine, s’appuyant sur un texte d’Isaïe où l’on voit une prédiction de la venue du Christ, et lisant : « Il n’a ni forme, ni éclat… Il est le méprisé et le dernier des hommes… Il s’est chargé de nos infirmités [3], » virent dans Jésus un Dieu qui avait revêtu une forme misérable et enlaidie par tous les maux qui peuvent atteindre l’humanité. Les pères de l’église latine au contraire rejetaient cette doctrine avec horreur, prétendaient que la beauté divine est en quelque sorte inaliénable, et qu’elle

  1. Deut., XIV, vers. 7.
  2. A ce sujet, la recommandation faite par Jésus à ses disciples est positive : « n’allez point vers les gentils et n’entrez point dans les villes des Samaritains. » (Saint Mathieu, X, 5. )
  3. Isaïe, LIII, vers. 3 et 4.