Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 107.djvu/717

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borner son rôle à maintenir l’ordre, à garder une situation intacte et à réserver la liberté des délibérations parlementaires. Le moment vient cependant où à son tour il sera obligé de prendre un parti. Il est le représentant de la majorité, le délégué de l’assemblée, soit ; mais il ne peut évidemment, sans abdiquer, se soumettre à cette action subordonnée, et, tandis qu’il maintient la paix publique, comme c’est son devoir, laisser les partis agiter indéfiniment le pays. Avant tout, il y a la France, et c’est sous l’inspiration de l’intérêt national que le gouvernement doit savoir, s’il le faut, demander aux uns le sacrifice de projets irréalisables, afin d’avoir mieux le droit d’imposer aux autres l’abandon de leurs rêves d’agitation révolutionnaire, le respect de l’ordre et des lois.

La France, il est vrai, a pu souffrir seule directement dans sa grandeur, dans sa prospérité, dans son influence, des événemens qui l’ont accablée, qui lui ont légué, après d’incomparables désastres extérieurs, la crise intérieure dont elle travaille à se dégager ; l’Europe elle-même, après tout, s’en ressent plus qu’on ne l’avoue dans son être collectif, dans les conditions les plus intimes de son existence. Assurément sur ce continent, encore étonné de toutes les transformations qu’il a subies, il n’y a pour le moment ni péril ni menace. La paix, la paix telle qu’on l’a faite, est sous la garde des victorieux, qui s’occupent avant tout d’en recueillir les profits en consolidant leurs œuvres du mieux qu’ils peuvent. Ce n’est pas de la sécurité d’aujourd’hui ni de demain qu’il s’agit ; mais à y regarder de près, en dehors de la force qui reste l’arbitre de tout, où sont les garanties de cette situation nouvelle créée par la guerre ? Que signifient ces airs affairés et mystérieux qu’on prend, ces voyages de princes et de souverains, ces combinaisons plus ou moins laborieuses, plus ou moins arbitraires qu’on essaie de nouer, ces mirages diplomatiques dont on s’éblouit soi-même ? Tout cela signifie simplement que l’Europe ne sait pas trop où elle en est, qu’elle cherche sa voie, des conditions d’équilibre qu’elle a perdues, que la politique allemande elle-même, si triomphante qu’elle soit, sent le besoin de s’assurer des amitiés, ou des connivences, ou des neutralités, de faire entrer ses actes récens, ses conquêtes, ses annexions, dans le cadre de l’existence européenne. On se donne bien du mouvement pour se persuader que tout est rentré dans l’ordre. On se crée l’illusion d’une sécurité dont on n’a pas l’air d’être bien sûr, puisqu’on se croit tenu de prendre tant de précautions pour la garantir. Enfin on fait ce qu’on peut, et il faut que les souverains courent les chemins de fer pour aller rassurer ou amuser le monde des capitales par des spectacles de gala, par des réceptions dont l’effet est souvent aussi sérieux et aussi durable que les feux de Bengale qui les éclairent.

Le roi Victor-Emmanuel a donc réalisé son voyage en Allemagne. Il a passé quelques jours à Vienne, quelques jours à Berlin ; il était accompagné du président du conseil, M. Minghetti, du ministre des affaires