Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 108.djvu/18

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nature ait réuni là tous ses contrastes. En moins d’une demi-journée et dans la même promenade, à la chaude haleine de l’été les âpres vents du nord succèdent ; on dirait que les saisons tourbillonnent autour de vous. Quel lac plus bleu que ce lac de Genève ? Dans l’immensité de cet azur, des rondes de montagnes réfléchissent leurs têtes, que le soleil enguirlande de rayons, dont les miroitemens irisent l’atmosphère ! Poussons jusqu’à Montreux, saluons le château de Chillon, mystérieux, ténébreux, sinistre, et ruminant les horreurs du passé au milieu des bénédictions de ce paysage. A cette place, l’horizon s’élargit, l’air s’adoucit, la lumière vaporisée noie et confond tout : le ciel, les Alpes et le lac. Revenons un peu sur nos pas, nous touchons à Clarens, au bosquet de Julie, et nos regards, en leur faisant fête, reconnaissent les lieux d’où le sentiment de la nature s’est répandu sur l’Europe et sur le siècle.

Du même coup, en même temps que le sentiment de la nature et la passion, l’élément démocratique s’introduit dans la littérature George Sand peut naître, le roman moderne est créé. Saint-Preux et Julie diffèrent de classe, l’une est une personne riche et de bonne maison, l’autre un pauvre diable de précepteur. Comme dans Werther, la ferme volonté de sortir des rangs, de parvenir, se marie à l’amour. A quoi songeait donc Napoléon lorsqu’il reprochait à Goethe d’avoir compliqué la passion de son héros d’une sourde rancune contre ce monde aristocratique dont il se sent exclu ? Critiquer l’œuvre à ce point de vue, c’était en méconnaître la tendance. Aux yeux de Rousseau, la galanterie est une chose absolument ridicule ; il n’admet que l’entraînement, le délire de la passion, ses personnages déclament, s’oublient et perdent terre ; mais au plus fort de leurs divagations l’électricité qu’ils dégagent vous saisit, vous remue ; ces êtres-là ne sont point vrais toujours, mais ils vivent. Les baisers qu’ils échangent brûlent leurs lèvres, leurs larmes coulent puissamment, et, quand ils se pâment devant nous, ces spasmes, qui n’étaient jadis que minauderie et coquetterie, nous montrent l’enfant de la nature épuisé par la lutte et succombant. Le roman d’ancienne mode, « l’ancien jeu, » comme il avait son personnel toujours choisi entre gens de qualité, avait aussi sa morale absolument aristocratique, et mettait la religion du mariage sous l’unique sauvegarde des bienséances. On avait l’orgueil du rang, et l’estime qu’on professait envers soi-même tenait l’emploi de la vertu, ce qui fait qu’on a pu dire qu’en France l’adultère était sous Louis XIII un passe-temps, sous Louis XIV une règle et sous la régence un devoir. Rousseau, contre l’esprit de son temps, prend la cause du mariage et la préconise. Son héroïne succombera, ainsi le veut la poétique du genre, mais sans profit pour l’amant, lequel