Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/204

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tout à coup, changeait d’attitude, elle passait à une réserve inquiète et soupçonneuse.

Une dernière faute qui se mêlait à toutes les autres pour les compliquer et les aggraver, c’était l’impatience presque puérile avec laquelle on se précipitait vers un dénoûment. La négociation est à peine ouverte que déjà on ne se contient plus. On traite les questions les plus redoutables, on fonde les résolutions les plus graves sur des télégrammes nécessairement incomplets, souvent altérés dans la transmission [1]. « Je vous préviens, dit M. de Gramont lui-même à M. Benedetti, que votre dernier télégramme chiffré d’hier soir a été tronqué et dénaturé. » M. Benedetti à son tour ne déchiffre qu’imparfaitement les dépêches qu’il reçoit. N’importe, il faut se hâter sans attendre même des informations plus étendues et plus sûres, tout au moins authentiques, sans prendre un répit pour réfléchir, sans laisser aux cabinets le temps d’exercer des interventions utiles. « Il nous faut une réponse pour demain, dit M. le duc de Gramont, après-demain il serait trop tard… Écrivez-nous, télé-

  1. Il n’y aurait qu’à prendre la plupart des pièces et des incidens de cette négociation pour montrer par un exemple terrible le danger qu’il y a pour tout le monde à laisser s’établir ce système de diplomatie télégraphique. Ceci est un intérêt supérieur pour les nations et pour les gouvernemens. Le roi de Prusse, je dois le dire, commençait par prévenir M. Benedetti qu’il ne pouvait « traiter des questions si délicates par le télégraphe, » et il avait raison ; on aurait dû suivre cette règle. Que le télégraphe soit un moyen d’information rapide et sommaire dont on ne peut désormais se passer pas plus dans la diplomatie que dans tout le reste, ce n’est point la question ; mais aucune résolution sérieuse, surtout une résolution pouvant décider de la paix ou de la guerre, ne devrait être prise sur des communications télégraphiques, d’abord parce que ces communications sont nécessairement incomplètes, ensuite parce qu’elles suppriment un élément essentiel, le temps, c’est-à-dire la réflexion dans la délibération des affaires humaines. Nul doute qu’on n’eût évité bien des malheurs en 1870, si on eût pris le temps de suivre une négociation régulière par des moyens réguliers, si on n’eût été incessamment à la merci d’un coup de télégraphe.

    En veut-on la preuve saisissable ? C’est le 12 juillet, à deux heures et demie, qu’arrivait à Paris la dépêche Havas annonçant la renonciation du prince Antoine de Hohenzollern au nom de son fils le prince Léopold. Quelle valeur avait cette nouvelle ? Aucune ; c’était un coup de théâtre, et on ne devait pas même en tenir compte, si ce n’est à titre d’information dénuée d’authenticité. C’est cependant sous l’impression de cette dépêche, qui n’avait rien d’officiel, dont on n’avait pas communication directe, que M. le duc de Gramont formulait sa demande de garantie pour l’avenir. Si M. de Gramont avait pris la peine d’attendre, il aurait eu, dès le lendemain 13, un élément de décision authentique dans la véritable communication officielle que M. Benedetti lui transmettait d’Ems, et qui disait : « Le roi a reçu la réponse du prince de Hohenzollern ; elle est du prince Antoine et elle annonce que le prince Léopold, son fils, se désiste de sa candidature à la couronne d’Espagne. Le roi m’autorise à faire savoir au gouvernement de l’empereur qu’il approuve cette résolution… » C’est le télégraphe qui décidait la guerre au commencement, c’est le télégraphe qui devait décider la perte de l’armée de l’est à la fin ! Voilà ce qui devrait rester toujours sous les yeux de ceux qui ont à conduire des affaires sérieuses.