Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/921

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contre le continent par des droits élevés, forcée de tirer tout de son sol et de la mer, l’Angleterre fit des prodiges: l’industrie, poussée par la main de Pitt, prit son essor par la seule issue qui lui était ouverte. Elle envoya ses cotonnades jusqu’au bout du monde. Le navire se transforma selon les besoins du commerce. Il eut toute la perfection des vaisseaux français, qu’on prenait à la république, et qui servaient de modèles; il eut en outre des commodités nouvelles, des caisses en fer pour contenir l’eau douce, une mâture mieux affermie dans les parties basses, tout ce que la pratique du long cours peut suggérer.

Toutefois cet empire absolu de la mer ne se maintenait que par la faiblesse des autres peuples, et l’Angleterre ne pouvait espérer que l’Europe ne prendrait point de part à l’exploitation du Nouveau-Monde. Pour conserver la prohibition dans toute sa rigueur, il aurait fallu que les autres pays n’eussent point du tout de navigation. Si deux puissances ont des prétentions à tenir la mer, elles ne peuvent se fermer leurs ports éternellement, sous peine de cesser aussi le commerce. La défense du plus faible est d’opposer un privilège au privilège qui blesse son intérêt : c’est ce qu’on nomme des représailles. Ce ne fut point d’abord en Europe qu’on usa de représailles contre l’Angleterre, elle trouva des rivaux dans ses propres colons. L’Amérique émancipée entreprit de partager avec elle l’empire de la mer : elle spécula sur le besoin qu’on avait des produits de son sol pour forcer les barrières des ports européens, et obtint qu’on accordât à ses navires, en Angleterre (1815), puis en France sept ans plus tard, le traitement du pavillon national. L’exemple fut suivi de proche en proche, et les ports de l’Angleterre s’ouvrirent successivement à la marine de chaque peuple pour le commerce qu’elle avait avec chacun. Bien qu’elle réservât à ses armateurs le privilège entier des transports vers tous les pays lointains qui n’ont point de marine, la concurrence de l’Amérique portait un coup sensible à sa puissance. L’Amérique venait d’envoyer en Europe le Savannah, le premier bateau à vapeur, qui dès cette époque convenait merveilleusement à la navigation de ses grands fleuves. Elle donna l’exemple, inouï jusque-là, d’une marine dont la prospérité ne reposait pas sur des colonies. On vit pour la première fois qu’un grand commerce pouvait s’établir entre des peuples éloignés sans que l’un d’eux fût exploité par l’autre, et que l’Europe ne perdait rien à traiter de gré à gré avec ses anciens comptoirs. De là le déclin du pacte colonial chez tous les peuples qui ne sont pas sourds à l’expérience. L’Angleterre comprit qu’il fallait changer la face de son commerce. On connaît les réformes mémorables qui rendirent la liberté à son industrie et établirent sa fortune, non sur des règlemens