Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/104

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le travail en question, nous avons déjà essayé de répondre à cette objection ; nous avons montré par quelle série d’inductions nous passons de la force qui est en nous à la force qui est hors de nous. Il suffira de rappeler ici que ce m’est pas la sensation de résistance qui nous fait conclure à l’objectivité de la force ; c’est le fait bien constaté de l’arrêt du mouvement. Comment le moi, qui a conscience de produire un mouvement, celui de notre corps par exemple, se sent-il tout à coup arrêté dans ce mouvement, comme lorsque nous rencontrons un mur dans l’obscurité ? Est-ce le moi qui s’arrête lui-même, comme le dit Fichte dans sa langue logomachique, qui rappelle le monologue de Sosie ? Si le mouvement a une cause interne qui est moi, l’arrêt de mouvement doit avoir une cause externe que j’appellerai non-moi, puisque je n’en ai pas conscience, et que je n’appelle moi par définition que ce qui a conscience de soi.

La vraie difficulté n’est donc pas d’induire la force en dehors de nous : c’est de la trouver en nous-mêmes. Ici le débat est entre l’école de David Hume et celle de Maine de Biran. Aucun philosophe n’a fait plus d’efforts que le premier pour éliminer la notion de force de l’esprit humain ; aucun n’en a fait plus que le second pour la saisir à sa source et dans son type essentiel, l’effort musculaire. Le problème en est encore là, et toute la métaphysique, que dis-je ? toute la science humaine est suspendue à ce débat.

Que disent les partisans de David Hume ? C’est qu’il n’y a pas plus de force intérieurement qu’extérieurement ; il n’y a que succession de phénomènes. Ce qu’on appelle la volonté n’est qu’une abstraction. Il n’y a de réel que la volition. L’action motrice volontaire, où l’on croit surprendre un pouvoir en acte, une vraie cause, n’est qu’un phénomène complexe, composé de plusieurs momens successifs : la volition, le mouvement avec tout son mécanisme nervo-moteur, et enfin la sensation musculaire. La volition n’est donc pas un pouvoir direct, immédiatement perçu ; ce n’est qu’un antécédent psychologique. La sensation musculaire, bien loin d’être la manifestation d’une force, n’est autre chose qu’un dernier effet. Ces phénomènes se succèdent en nous comme les mouvemens en dehors de nous ; pas plus de force d’un côté que de l’autre. Non-seulement la volition n’est qu’un antécédent, ce n’est pas même un antécédent absolu et premier, et, à d’autres points de vue, c’est un conséquent. La volition n’est qu’une résultante de désirs, c’est le désir le plus fort formé d’un nombre infini de petits désirs accumulés ou velléités ; le désir lui-même est déterminé par la sensation, la sensation par le mouvement organique, et enfin celui-ci par le mouvement extérieur de l’objet. Il y a donc un cercle ; on part du mouvement pour aboutir au mouvement Seulement il y a un passage inexplicable, à savoir du mouvement à la sensation, et