Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/105

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réciproquement ; mais, de même qu’en dehors tout est mouvement transformé, au dedans tout est sensation transformée. Telle est l’analyse de David Hume, reprise de nos jours avec un surcroît de précision et de force par Stuart Mill.

Suivant l’école de Maine de Bitan, cette analyse n’est pas complète. Entre la volition et le mouvement, il y a quelque chose : c’est l’effort. Il ne suffit pas en effet que je veuille mouvoir le bras pour qu’il se meuve tout seul ; il faut que je prenne la peine de le mouvoir moi-même. Ma volonté ne commande pas à mes organes comme un capitaine à ses soldats, ou un maître à son domestique. Il serait trop commode que je n’eusse qu’à vouloir ; la vertu serait trop facile. Entre la volonté et l’action, il faut un moyen terme, qui soit le passage de l’une à l’autre et le sentiment de ce passage. Dans l’hypothèse de David Hume, une fois l’ordre donné par la volonté, peu importerait que le bras fût mû par un autre ou par moi-même ; mais il y a une grande différence entre le bras mû extérieurement et le bras mû intérieurement. Lors même que mon bras obéirait constamment à ma volonté par un mécanisme tout préparé, je serais bien averti par ma conscience que ce n’est pas moi qui le meus. On dit que la sensation musculaire n’est que l’effet qui suit le mouvement, et non la conscience de la cause qui le produit. C’est confondre deux faits bien distincts. La sensation musculaire n’est pas la même chose que la sensation d’effort, car elle subsiste lorsque l’effort a disparu, et elle peut avoir lieu sans qu’il y ait effort ; par exemple, si l’on nous fait porter un poids trop lourd en nous soutenant le bras, ce ne sera pas nous qui ferons effort, ce sera celui qui nous soutiendra le bras, et cependant nous aurons la sensation de lourdeur et de fatigue musculaire, de même que celui qui a reçu des coups de bâton en conserve la sensation, sans avoir fait aucun effort pour les recevoir. Tout autre est le sentiment qui se produit quand de nous-mêmes nous faisons effort pour soutenir un poids ; sans cette sensation particulière, nous pourrions dire de telle action qu’elle est agréable ou douloureuse, mais non qu’elle est facile ou difficile. Sans doute, arrivée là, l’analyse est au bout de toute démonstration : elle ne peut définir ce qui ne peut que se sentir. Je ne puis pas plus définir l’effort que la lumière ; mais il n’est pas douteux que, dans le fait de l’effort, je sens quelque chose qui part de moi et qui s’applique à un terme résistant appelé non-moi, que je fais reculer ou qui me repousse jusqu’à ce qu’il y ait équilibre entre l’un et l’autre ; ce quelque chose, je l’appelle pouvoir, force et cause, je le distingue de la représentation antécédente de l’action et de sa réalisation consécutive ; mais je le sens au contraire comme le passage de l’un à l’autre, moyen terme, dit Leibniz, entre la puissance et l’acte.