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III

On a vu par tout ce qui précède que nous n’hésitons pas à prendre parti pour la philosophie dynamiste contre ses adversaires, et de toutes les écoles contemporaines nous croyons encore que c’est celle qui a pénétré le plus profondément dans l’intelligence de la nature. Est-ce à dire cependant que tout soit fini par là, que tous les problèmes soient résolus, que l’idée de force suffise à tout, qu’elle puisse tenir lieu de toutes les autres notions métaphysiques, comme semblent le croire nos néo-leibniziens, et comme M. Magy l’enseigne expressément dans son livre ? Je crois bien avec lui que toutes les qualités de la matière, y compris l’étendue, se résolvent dans la force, soit, mais la force elle-même est-elle le dernier mot de l’analyse et n’y a-t-il rien au-delà ? Les corps sont des forces ; mais ne sont-ils que des forces ? L’âme est une force, mais n’est-elle qu’une force, et même est-ce son essence d’être une force ? Enfin Dieu est-il une force ? Voilà des questions qui restent en suspens pour nous, et, à vrai dire, sur lesquelles les affirmations de nos dynamistes nous paraissent singulièrement exagérées.

Si nous considérons d’abord les corps, nous remarquerons que le terme de force est employé par l’école dynamiste dans deux sens différens. Au début, on part de l’idée de force telle que l’entendent les savans. Or qu’est-ce que la force pour les savans ? C’est une cause de mouvement ou, si l’on veut, une cause de repos, car tantôt la force cause le mouvement, tantôt elle l’arrête ou elle le modifie. La matière suivant la mécanique est inerte, c’est-à-dire qu’elle ne paraît pas douée du pouvoir de commencer, arrêter ou modifier son mouvement : une fois en mouvement ou en repos, elle y restera pendant l’éternité, et elle conservera indéfiniment la même vitesse et la même direction ; or, comme nous voyons dans la nature que le mouvement commencé, s’arrête, recommence, change de vitesse et de direction, toutes ces modifications supposent des causes, et ces causes sont ce qu’on appelle des forces. Telle est l’idée scientifique de la force ; il n’y en a pas d’autre, et c’est bien de là que part la philosophie dynamique. Où arrive-t-elle maintenant avec Leibniz ? Elle arrive à conclure que les corps sont non-seulement sollicités par des forces, déterminés, poussés, arrêtés, modifiés par des forces, mais encore qu’ils sont composés de forces, qu’ils sont eux-mêmes des forces. La force n’est plus seulement une cause, elle devient une substance. Elle n’est plus un principe d’action ; elle est un principe actif, un élément, une chose, un atome spirituel. Le dynamisme leibnizien, c’est l’atomisme idéalisé, subtilisé. Or qui ne voit la différence qui existe entre une force, cause du mouvement, et un atome