Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/108

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


même spirituel ? Dans le premier sens, la force est ce qui meut, dans le second elle est ce qui est mû ; de moteur, elle devient mobile. Autre chose est donc la force suivant la mécanique et la force suivant nos métaphysiciens. Sans doute l’atomisme moderne, en concevant les particules de la matière comme étant de plus en plus petites, ou même en ne tenant aucun compte dans le calcul de l’étendue de l’atome pour n’en considérer que le poids, a pu ouvrir la voie au dynamisme, qui remplace les atomes par des monades ; toujours est-il que la monade elle-même, avant d’être une force, doit être d’abord une substance.

Sans doute les définitions sont libres, suivant l’axiome de l’école, on pourra donc convenir d’appeler forces des substances simples, essentiellement actives ; mais on n’aura pas pour cela fait disparaître la notion de substance. Dans une langue rigoureusement scientifique, je ne crois pas qu’on puisse dire que les forces se promènent dans l’espace, qu’elles vont plus ou moins vite, qu’elles courent les unes après les autres, comme on le dit des corps, et, quoique ce ne soient là que des représentations idéales, puisque le mouvement aussi bien que l’étendue n’est qu’une intuition subjective, cependant, même idéalement, le moteur devra toujours se distinguer du mobile, et la mécanique distinguera toujours le point qui se meut des forces qui le meuvent. Sans doute, comme on l’a dit, on ne doit pas se représenter les forces attelées à la matière comme les chevaux à un carrosse. La substance et la force sont indissolublement unies pour composer ce que nous appelons un être : ce qui reste vrai du monadisme, c’est que le dernier fond des choses corporelles ne peut pas être la substance étendue ; mais, quoi qu’on fasse, il restera toujours un résidu irréductible à l’idée de force et que l’on absorbe à tort dans cette idée. On demandera ce qu’est la substance en elle-même, abstraction de la force. Je répondrai : elle n’est rien ; de même que, si on me demandait ce que c’est que le concave sans le convexe, je dirais aussi que ce n’est rien ; je ne conclurai cependant pas de là que le convexe et le concave soient la même chose.

C’est cette double signification de l’idée de force qui cause tant de malentendus entre les philosophes et les savans : ils croient parler de la même chose et entendent en réalité des choses très différentes. Pour les savans, les forces sont des causes inconnues d’action ; pour les philosophes dynamistes dont je parle, ce sont des êtres individuels et substantiels. Quelques philosophes par exemple ont voulu appliquer à l’immortalité de l’âme le principe de la mécanique moderne, que la force est indestructible, qu’elle se déplace ou se transforme, mais qu’elle ne périt pas. C’était une évidente confusion d’idées, car ce principe ne prouve qu’une chose, c’est que, dans tous les changement de l’univers, une même quantité de force