Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/111

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spiritualistes ont-ils bien pensé à une telle doctrine, en ont-ils pesé toutes les conséquences ? Si l’on prend le terme de force dans le sens précis et rigoureux de la science, elle est une cause de mouvement, elle se mesure par le poids qu’elle est capable de soulever à une certaine hauteur dans l’unité de temps. Toute force est donc évaluable en poids, en kilogrammes. L’effort musculaire est proprement appelé une force ; puisqu’il peut en effet se mesurer sur le dynamomètre par le déplacement de l’aiguille qui réprésente une certaine quantité de kilogrammes. L’âme, en tant qu’elle agit par le corps et sur le corps, est donc dépositaire d’une certaine force évaluable en nombres et en poids ; mais en est-il ainsi de l’âme en elle-même, dans son activité propre et intérieure, dans ce qui constitue son essence même, la volonté ? La volonté est-elle une force dans le sens précis du moi ? Une volonté forte se distingue-t-elle d’une volonté faible par le nombre de kilogrammes qu’elle peut soulever ? La force morale est-elle du même ordre que la force physique ? Dira-t-on de la vertu d’une femme qui résiste à une passion coupable qu’elle a une vertu de quarante chevaux ? Cette expression ridicule ne serait cependant que rigoureusement exacte, si la volonté était une force dans le sens rigoureux ; car on sait que dans la mécanique, le cheval est devenu le symbole conventionnel de la force. On a souvent employé, pour décrire l’état de l’âme partagée entre les motifs et se décidant pour l’un d’eux, la comparaison d’une balance, où le poids le plus fort entraîne le plus faible et fait pencher l’un des plateaux. Cette métaphore si décriée ne serait plus une métaphore, ce serait la réalité elle-même. Comment une force pourrait-elle être plus ou moins grande sans se manifester par ses effets, c’est-à-dire par le mouvement ? Dans cette hypothèse, si vous mettez dans une balance un caractère fort et un caractère faible, toutes choses égales d’ailleurs, la volonté forte devra entraîner la volonté faible, c’est-à-dire peser davantage. Sans doute l’âme est une activité, et l’on peut convenir d’appeler force toute espèce d’activité ; mais reconnaissons qu’elle n’est pas du même ordre ni de la même mesure que la force physique et mécanique. Reconnaissons qu’il y a là deux notions et non pas une seule ; or employer une seule expression pour signifier des choses si différentes, entendre la force tantôt dans le sens physique, tantôt dans le sens métaphysique, et croire que l’on à parlé du même objet, c’est une confusion d’idées et de termes qui n’est pas scientifique, qui ne recommande pas une théorie. Si au contraire on maintient rigoureusement l’identité des deux idées, et si l’on persiste à dire que l’âme est une force dans le même sens que le corps, il faut admettre avec Herbart que la psychologie est une partie de la mécanique, et que les lois du nombre et du poids s’appliquent à l’esprit aussi bien