Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/113

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exprimer que par des locutions imparfaites, puisqu’il est de la nature de notre intelligence de ne comprendre rigoureusement que ce qui est réductible au nombre et à l’étendue. Ce qui échappe à la mesure mathématique se sent, mais ne se comprend pas. C’est pourquoi le mystique Malebranche disait profondément que l’idée d’âme est plus obscure que celle de corps. Qui oserait cependant soutenir a priori que, par cela seul que notre intelligence ne peut comprendre que le nombre et la mesure, tout ce qui n’est pas mesurable n’existe pas ? Leibniz a eu raison de dire que la source de la mécanique et des mathématiques doit être cherchée dans la métaphysique ; mais il a eu tort de s’arrêter à la notion de force, qui est encore une notion mécanique et mathématique, et de ne pas être remonté jusqu’à l’acte d’Aristote, qui est la source de la force, mais qui ne s’y épuise pas.

Si nous nous refusons à dire que l’âme est une force, à plus forte raison ne le dirons-nous pas de Dieu. La force est une idée de rapport qui suppose l’effort et l’obstacle. Dire que Dieu est une force infinie, ce serait dire qu’il est capable de soulever un poids infini ; mais ce serait toujours se le représenter comme soulevant un poids. Le fiat divin ne peut se mesurer en kilogrammes, le nombre en fût-il infini. Là où il n’y a plus de résistance, la force a disparu, et il ne reste plus que l’acte pur, ainsi que l’a dit si profondément Aristote. Encore une fois, il ne faut pas confondre l’activité et la force. L’activité est l’essence de l’être, et nous admettons avec Leibniz que ce qui n’agit pas n’est pas, quod non agit, non existit ; mais la force n’est qu’une activité inférieure : c’est l’activité tombant sous les lois de l’espace et du temps, tandis que l’âme ne connaît que les lois du temps, et que Dieu est au-dessus des unes et des autres.

On voit quelle position nous prenons dans ce débat : nous admettons les résultats de la philosophie des forces ; mais nous croyons qu’il faut aller au-delà. Nous sommes non pas anti-dynamistes, mais hyperdynamistes. L’idée de force nous paraît insuffisante pour édifier le spiritualisme, et même elle pourrait donner lieu à des retours fâcheux de la part d’adversaires qui sauraient raisonner avec rigueur, ce qui heureusement n’est pas commun. Le dynamisme n’en est pas moins un rigoureux effort pour lier la métaphysique à la science, et une base d’opération très solide contre les matérialistes grossiers, les empiristes étroits et les idéalistes raffinés.


PAUL JANET.