Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/139

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eaux à la lueur blafarde des feux allumés sur les deux rives. A deux heures du matin, il n’y avait encore que deux régimens et trois batteries du 7e corps de l’autre côté de la Meuse. Alors Douay, prévenant ses lieutenans, laissant devant Remilly le général du génie Doutrelaine et prenant avec lui une de ses divisions, sa réserve d’artillerie, se jette, par la rive gauche de la Meuse, dans la direction de Sedan, où il arrive vers cinq heures du matin, à bout de forces. Douay n’avait du reste pris ce parti qu’après avoir reçu l’avis que l’armée tout entière se portait sur Sedan. C’était la suite de ces malheureuses affaires du jour qui n’étaient point sans doute un désastre complet, mais qui étaient à coup sûr le commencement et la préparation du désastre.

Cette triste journée du 30 avait en effet une gravité décisive qu’on n’apercevait pas peut-être tout d’abord pendant le combat. Lorsque le général Ducrot, déjà sur la rive droite de la Meuse avec ses premières divisions et inquiet au bruit du canon, avait fait demander des instructions, l’officier qu’il avait envoyé revenait avec cette singulière réponse, que « tout allait bien. » A six heures du soir, l’empereur adressait de Carignan à Paris cette dépêche bien plus étrange encore : « il y a eu un engagement aujourd’hui sans grande importance. Je suis resté à cheval assez longtemps. » L’engagement « sans importance, » c’était Beaumont. Que pouvait faire désormais le maréchal de Mac-Mahon ? Il ne pouvait plus songer à revenir sur Montmédy par Carignan après avoir été obligé d’abandonner la route directe par Stenay, et, s’il eût persisté dans cette pensée, il aurait couru au-devant d’un danger bien plus sérieux encore qu’il ne le supposait, puisque le lendemain même, le 31, Bazaine, qui jusque-là était resté immobile, échouait dans une tentative pour sortir de Metz. L’armée de Châlons se serait donc trouvée seule au milieu de toutes les armées allemandes accourant sur elle. Mac-Mahon pouvait-il attendre l’ennemi en arrière de Mouzon, sur les hauteurs de la rive droite de la Meuse ? Il était exposé à se voir tourné, d’un côté par Stenay, dont les Prussiens restaient maîtres, d’un autre côté peut-être entre Mouzon et Sedan ; dès lors il perdait toute ligne de retraite s’il était battu, il n’avait plus d’autre ressource que de se réfugier en Belgique. Voyant cette situation, le maréchal se décidait immédiatement à se replier vers Sedan, gardant ainsi tout au moins une possibilité de retraite par l’ouest. Malgré la longanimité qu’il montrait à l’égard de ceux qui lui imposaient leurs plans, il devait, j’imagine, ressentir quelque impatience en adressant à Paris pendant la nuit cette sèche et laconique dépêche, qui ressemble à un reproche : « Mac-Mahon fait savoir au ministre de la guerre qu’il est forcé de se porter sur Sedan. » Comme s’il avait voulu pousser à bout l’honnête soldat, le