Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/279

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et du Japon, convenait mieux pour une colonie militaire. Le golfe de Tonkin devint alors le repaire des pirates que les marines européennes pourchassaient impitoyablement dans les eaux de la Chine. En 1872, un navire de guerre français, le Bourayne, eut mission d’explorer ce golfe. Le Bourayne a reconnu la côte sur une fort grande étendue, découvert des ports et des mouillages dont l’existence n’était pas soupçonnée, visité la ville de Kécho, capitale de la province, et, ce qui ne gâte rien, coulé ou brûlé plusieurs jonques de pirates. Le capitaine Senez, commandant de l’expédition, a signalé en particulier un beau fleuve, le Song-koï, qui passe à Kécho, et qui est navigable sur une fort grande longueur. Or il est à remarquer que les explorateurs du Mékong, lors de leur séjour dans le Yunnan en 1868, avaient également entendu parler de ce fleuve, qui prend sa source non loin de Talifou et qui reste navigable jusque sur le territoire chinois.

Par une heureuse coïncidence, le capitaine Senez, en arrivant à Kécho, y rencontrait un compatriote, M. Dupuis, qui essayait de conduire par cette voie une cargaison d’armes dans la Chine occidentale. Ce négociant avait déjà fait par terre deux voyages dans le Yunnan, et, après s’être assuré que le Song-koï peut porter bateau, il avait fait marché avec le général de l’armée chinoise qui tenait tête aux musulmans. C’était cette fourniture qu’il amenait alors et que les autorités annamites faisaient difficulté de laisser passer. La présence du Bourayne ne contribua pas peu à lever, tout obstacle. M. Dupuis eut la permission de poursuivre sa route ; il redescendit le fleuve peu de mois après sans accident, et repartit pour Hong-kong avec l’intention d’organiser des comptoirs dans le Tonkin, peut-être même d’établir un service de bateaux à vapeur entre le Yunnan et Hong-kong ou Saïgon. Cet exemple tout récent ne montre-t-il pas que nos compatriotes, lorsqu’ils sont soutenus à propos, savent aussi bien que les Anglais ou les Américains ouvrir de nouvelles voies au commerce avec les nations barbares ?

La fin de cet épisode, toute récente, a été marquée par un regrettable événement, la mort de M. Francis Garnier. Tous les rapports venus du Tonkin s’accordaient à dire que la population, pressurée d’un côté par les mandarins de la cour d’Annam, de l’autre par les pirates ou par les rebelles chinois, accueillerait avec plaisir les Français. Cela était si vrai que l’empereur Tu-duc, par crainte que le pays ne lui échappât, demandait au gouverneur de la Cochinchine de rappeler M. Dupuis, un simple négociant, dont la présence excitait sa jalousie. L’amiral Dupré ne répondit qu’en envoyant à Kécho un homme de talent et d’énergie, le lieutenant Garnier, revenu récemment d’un nouveau voyage d’exploration dans la vallée