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IMPRESSIONS DE VOYAGE ET d’aP.T. 295 Montverdun, lieux bien célèbres dans le roman de l’Astrée. Cela ressemble, pour l’ampleur, le pittoresque à effet et le caractère décoratif, à ces paysages si admirablement arranges du Guaspre, qui ont si souvent l’air de décors composés pour un drame pastoral à l’italienne, l’il Pastor fido de Guarini par exemple. Et de fait c’est cela même, car ce paysage c’est le vrai paysage de l’Astrée, celui en qui se résument et se condensent avec le plus de grâce et de force tous les traits épars qui sont propres à la nature du Forez. Si heureusement sont ici rapprochés ces traits divers, qu’on croirait volontiers à la présence d’un habile artiste. Que ce tableau est bien composé ! que les parties en sont bien balancées et que les contrastes en sont harmonieux ! L’habile artiste s’est rencontré en effet, non pour créer matériellement ce beau théâtre, mais pour le sentir, pour le révéler, et lui donner les scènes qu’il appelle naturellement. Cet habile artiste, c’est d’Urfé. D’Urfé est aujourd’hui sinon oublié, au moins bien délaissé ; mais, pour savoir s’il fut un homme de génie, je n’ai qu’à jeter les yeux sur ce paysage. Ce ne fut jamais une imagination vulgaire que celle qui surprit à ce point l’âme de ces lieux. Cette longue plaine découverte de toutes parts sans autres accidens que les collines qui la ferment, on la reconnaît sans l’avoir jamais vue, tant l’Astrée, sans jamais la décrire avec détail, nous en donne bien le sentiment ; c’est cette même plaine où les bergers et les bergères de d’Urfé s’essaiment par groupes amoureux, d’où ils se voient venir de si loin les uns les autres, où ils vivent pour ainsi dire à découvert, impuissans qu’ils seraient à y trouver une cachette qui dérobât leurs actions aux regards. Ces collines isolées, si particulières au Forez, qui s’élancent excentriquement d’un sol aplani, sans exhaussement graduel du terrain, comme de gracieuses boursouflures sur une surface unie, semblent faites à souhait pour se couronner à leur sommet d’une pierre de sacrifices ou d’une chapelle druidique. Toute l’Astrée est là, ramassée sous le regard dans ce village de Marcilly, situé à mi-côte, avec une pittoresque élégance, comme il convient à un village qu’habitent des bergers si raffinés, dans cette plaine qui se déroule lente comme les promenades, les conversations et les aveux de ces bergers, et dans cette colline de Montverdun, d’où le regard des dieux les surveille. Ce beau paysage nous conduit assez directement au logis du père même de l’Astrée, le château de La Bâtie ; mais pendant que nous nous y rendons, mettons le temps à profit pour dire au lecteur quelques mots de cette famille des d’Urfé, la plus illustre qu’il y ait eu en Forez.

Étaient-ils Boiens plus directement que par cette lointaine origine que nous ayons déjà signalée, et qui leur était commune avec