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par les chotts Rharsa et El-Djerid jusqu’à peu de distance du golfe de Gabès, et qu’il suffirait de la relier à ce golfe par un canal pour la transformer en mer intérieure.

Quand on voit les régions mornes et désolées du chott Mel-Bir, que l’on songe aux modifications profondes que leur ferait éprouver la présence de la mer en tempérant le climat, en régularisant les pluies et en y développant ainsi la fécondité naturelle du sol, on ne peut s’empêcher d’être ému par la grandeur de cette entreprise. En 1872, nous rencontrâmes entre Constantine et Batna le caïd des nomades sahariens, Bou-Lakrase, de la famille des Ben-Gannah, Il nous demanda pourquoi nous nous donnions tant de peine à construire des signaux sur les sommets les plus élevés. Nous lui répondîmes que notre intention était d’aller ainsi jusqu’au Sahara, afin de savoir si le chott Mel-Rir était au-dessous du niveau de la mer. « J’ai souvent contemplé les chotts, reprit-il tout rêveur ; j’ai pensé quelquefois qu’ils étaient semblables à la mer et que jadis les flots venaient jusque-là. » Je lui expliquai alors comment il serait peut-être possible de les y ramener. Son imagination parut vivement frappée. « Dieu le veuille ! Dit-il après un instant de silence ; ce sera une grande chose. » Or en étudiant attentivement les auteurs anciens qui nous ont laissé des renseignemens sur l’histoire et la géographie de l’Afrique, en examinant tous les documens topographiques que nous possédons sur le bassin des chotts, on acquiert la conviction que ce bassin communiquait autrefois avec la Méditerranée et formait un golfe intérieur connu sous le nom de grande baie de Triton, — que la baie de Triton s’est desséchée vers le commencement de l’ère chrétienne à la suite de la formation d’un isthme qui l’a séparée de la mer, — que, dans l’état des choses, il suffirait de creuser un canal de communication entre le bassin des chotts et le golfe de Gabès pour créer une mer intérieure. Il est indubitable que les conséquences de cette opération seraient immenses pour la prospérité de l’Algérie et de la Tunisie.


I. — HISTOIRE DU BASSIN DES CHOTTS.

Hérodote, qui écrivait vers l’an 456 avant Jésus-Christ, est le premier auteur qui ait donné des détails géographiques sur le lac Triton. Dans le livre IV de son Histoire, il décrit successivement, en allant de l’orient vers l’occident, les peuples qui habitent la côte septentrionale de l’Afrique. « Après les Lotophages, dit-il, viennent les Machlyes, qui mangent aussi du lotus ; leur pays s’étend jusqu’au fleuve Triton, qui se jette dans le grand lac ou golfe [1] de

  1. Le mot λίμνη (limnê), employé par Hérodote, signifie à la fois lac intérieur et lac attenant à la mer, par conséquent baie, golfe.