Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/434

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dangereuses, et, malgré tous ces inconvéniens, tel est notre talent inné, que nous montons à merveille plus d’une bête que nos envieux ont proclamée indomptable. Cependant je voudrais être un homme, quitte à perdre une bonne partie de mes avantages physiques. On ne me prêcherait plus les convenances, je pourrais sortir sans être questionnée, rentrer quand bon me semblerait, me passer de chaperon, et puis… ce n’est pas que je tienne à fumer beaucoup de cigares, bien que j’en aime l’odeur en plein air, mais j’aurais ma clé. »

L’excuse de Kate pour tenir ce langage, que ses amis même trouvent saucy (impertinent) et flippant (léger), est dans l’éducation qu’elle a reçue. Son premier jouet a été un cheval à bascule, et elle avait cinq ans à peine quand le jouet de bois fut remplacé par un jouet vivant. « Il me semble que c’est hier que mon pauvre père m’a placée sur un poney des Shetland en me recommandant de n’avoir pas peur. Vraiment je n’y songeais guère à la peur ! Une sensation nouvelle et délicieuse me dominait. Je fis le tour de la pelouse, secouant les rênes d’une main, de l’autre mon grand chapeau de paille, le poney grognant comme un ours, dont il avait le poil hérissé, papa applaudissant de toutes ses forces. Après cet essai, je montai indistinctement tous les chevaux ; il m’est arrivé de sauter sur des chevaux de charrette lâchés dans un champ, pour les monter sans bride. Jamais aucun accident ne m’arriva ;… si fait, — une fois pourtant chez mon oncle. Il avait acheté une jument au tallersall, et je me rappelle que, le jour où il m’emmena faire connaissance avec elle à l’écurie, un palefrenier vint à nous le visage bouleversé, criant : — C’est la peste, cette nouvelle jument ! La selle ne l’avait pas touchée qu’elle a rué ! .. J’en ai le genou cassé !

« — Il y paraît, répondit flegmatiquement mon oncle. Amenez-la.

« L’enragée sortit dans la cour, et à première vue j’eus mauvaise opinion d’elle ; mais la crainte qu’elle ne fît, si l’un des hommes l’enfourchait, trop de simagrées pour qu’on me permît de la monter à mon tour redoubla mon courage ordinaire. Avant que mon oncle eût pu crier : — Pour Dieu, Kate ! — j’avais sauté de la main du groom sur le dos de la jument, en robe de mousseline, ce qui était le plus drôle. Que fit-elle ? Je ne l’ai jamais bien su. Il me parut seulement qu’elle pliait les jarrets comme pour se coucher, puis bondissait des quatre pieds, de manière à me lancer bien loin, si je ne me fusse, pour la première et l’unique fois de ma vie, cramponnée de la main droite au pommeau. Une seconde après, elle échappait frénétiquement au groom. Si je m’étais raidie le moins du monde, elle prenait le mors aux dents ; mais le parc était vaste, les arbres fort espacés, et dès que nous fûmes sur le gazon je sentis qui de nous deux serait maîtresse de l’autre. Il suffit de lui donner un bon temps de galop, des caresses, de petits noms tendres pour lui