Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/435

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prouver ma confiance, et je la ramenai à mon oncle douce comme un agneau. Malheureusement elle avait en grippe certains piliers qui soutenaient le porche de l’écurie, et rien ne put la décider à les passer. Enivrée de mon succès, j’empruntai une chambrière pour la punir, et alors en réalité la bataille commença. La jument ruait, se cabrait, tournoyait sur elle-même, faisait en un mot tout ce qu’elle pouvait pour se débarrasser de moi. Cependant je frappais, je l’injuriais, je criais ; si je ne jurai pas, c’est que je n’aurais su comment m’y prendre ; au risque de ma vie, je n’aurais point cédé. Cette lutte nous rapprochait insensiblement de certaine mare située à une centaine de mètres environ de l’écurie, et qui servait d’abreuvoir aux bestiaux. Je savais, qu’elle n’était pas profonde ; ma seule préoccupation dans le moment était de me conduire en brave devant les gens de la maison, sortis pour « voir tuer miss Kate, » ma gouvernante en tête, et je ne vous dirai pas ce que sa physionomie exprimait d’horreur, de honte et de dégoût. Bref, je commençai seulement à me décourager un peu lorsque nous plongeâmes au fond de la mare ; ma pauvre jument y roula comme une folle, les pieds de devant emmêlés dans sa bride ; veuillez croire cependant que le plongeon fut peu de chose comparativement à la semonce que je reçus de toutes les dames, mais l’admiration de mon oncle me consola. »

Kate est restée, ce qu’elle était alors, intrépide, plus même que ne le souhaiterait sa tante Déborah, chargée d’une tutelle difficile ! Elle habite Belgravia, le quartier à la mode ; son boudoir est meublé selon ses goûts : ici une réduction de l’Amazone en bronze, là un bas-relief d’après les marbres de lord Elgin ; au-dessous une esquisse qu’a faite Landseer de son petit terrier d’Ecosse, puis un dessin d’Horace Vernet, dans lequel on ne distingue guère qu’un cheval de bataille plongeant fantastiquement au milieu de tourbillons de fumée. La cheminée est surmontée d’un trophée de fouets et de cravaches encadrant le portrait du pur-sang favori ; le balcon est un jardin, car, si Kate estime médiocrement le bal, — elle aimerait mieux, dit-elle, faire les foins, — si elle ne se soucie pas de porter. de fausses fleurs, son plaisir est de s’entourer de fleurs naturelles. Elle sort de cette jolie retraite, chaque matin sans exception, pour une promenade dans Hyde-Park. Un vieux serviteur est censé la suivre, mais elle se débarrasse de lui au bout de cinq minutes, car il n’aime pas plus galoper qu’elle n’aime aller au pas ; la voici libre dans la compagnie qui lui plaît le plus, celle de son cheval.

« Comment ne serais-je pas tout à fait chez moi sur Brillant, qui n’a jamais commis la moindre sottise, qui me suit comme un épagneul, et qui peut, je crois, se vanter d’être le meilleur cheval de selle de l’Angleterre ? Il est aussi beau qu’il est bon : bai-brun avec des extrémités noires et une crinière de soie qu’envieraient bien des