Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/436

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femmes ; grand, la tête fine, l’œil sombre et doux, la narine rouge et ouverte ; je n’ai jamais vu de plus belle physionomie que la sienne quand il s’anime. Pas une marque blanche sur toute sa chère personne, sauf une étoile imperceptible au milieu du front ; oh ! je la connais bien, je l’ai baisée si souvent ! Le portrait accroché au-dessus de ma cheminée ne lui rend pas justice. Il faut que le peintre ne nous ait jamais vus trotter l’un portant l’autre de grand matin. C’est la plus charmante promenade à deux que puisse rêver une imagination poétique. Nous nous entendons sur toutes choses : — Regarde, me disent ses mouvemens, regarde combien est gaie la Serpentine avec son cygne solitaire, ses canards affamés et ses chiens amphibies en quête de l’éternel bâton qu’ils ne rapportent que pour retourner le chercher. Comme toi, je jouis de ce petit vent frais, de cette lumière pure, de la vue de ces enfans tout rosés qui se poursuivent dans les allées, leurs jolis yeux encore gonflés de sommeil ! — Et Brillant secoue voluptueusement la tête parce que j’ai passé le bout de mes doigts sur son cou ferme et poli comme le marbre, et il menace d’un de ses pieds noirs un papillon imaginaire, geste qui lui est familier ; alors je tire légèrement sur mes rênes, et avec un ensemble merveilleux nous allons droit devant nous, suivis par les regards d’un jeune homme à moustaches que je rencontre toujours fumant son cigare à la même place. »

Dans l’après-midi, elle fait volontiers une seconde promenade, escortée cette fois par son cousin John. L’aspect du parc a bien changé ; l’allée des cavaliers ressemble à un fleuve bruyant qu’il serait presque impossible de traverser ; c’est l’heure où les escadrons de belles jeunes filles au corsage frêle, aux longues boucles éparses, s’élancent à tire-d’aile comme des nuées d’oiseaux que s’efforcent vainement de rattraper les matrones essoufflées, les vieux gentlemen baignés de sueur. Çà et là un couple erre à loisir sous l’ombrage, les rênes lâches, l’air absorbé, parlant bas, ou, mieux encore, chacun des deux regardant droit entre les oreilles de son cheval dans un profond silence. Il n’y a pas pour s’aimer de position plus favorable. Le long de l’allée des piétons, on chercherait en vain une chaise vacante. D’Albert-Gate à Hyde-Park-Corner, les voitures de toute sorte forment une file compacte dont la peinture et le vernis étincellent au soleil, tandis que les femmes qu’elles renferment s’épanouissent au-dessus comme les fleurs d’une corbeille. Là aussi sont rassemblés tels dandies qui profitent parfois de ce qu’ils n’ont pas de chevaux pour trouver de bon ton de ne pas monter à l’heure de la foule. Ceux qui ont de la tournure posent une bottine irréprochable sur la roue, les autres distribuent à l’ombre de leurs chapeaux blancs des sourires, des signes de tête, des œillades incendiaires qui trompent le spectateur naïf ; plus d’un fat