Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/442

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tremens. Toute la besogne est faite par un premier fouet du nom de Will, qui un jour ou l’autre succédera au vieux pour le plus grand avantage delà meute.

« — En avant ! hurle Frank avec un de ces holloa prolongés qui annoncent que le sportsman a vu partir le renard. — Et, se dressant sur ses étriers, le voilà lancé à travers la prairie de front avec les premiers chiens.

« Tout est oublié dans ces cinq minutes de mêlée, de tapage et de course folle ! Tout à l’heure le capitaine me regardait comme s’il eût voulu mettre sa vie à mes pieds, et maintenant du diable s’il se soucie que je le suive ou que je me rompe le cou ! Mais ce n’est pas le moment des réflexions sentimentales. La trompe sonne dans mon oreille, je vois John passer auprès de moi comme l’éclair. Bas-Blancs se moque des obstacles ; les rênes lâches, j’obtiens de lui tout ce que je veux ; le sang bout dans mes veines… Moment divin entré tous ! De mon fauteuil, je revois ce spectacle en fermant les yeux : la rude terre labourée, dans les sillons de laquelle passent les chiens blancs comme de fuyantes taches de neige. Cette terre humide et fraîchement retournée embaume ; la rosée étincelle partout. Je vois encore au bout du champ la haute barrière hérissée de ronces ; je vois l’alezan du capitaine s’élancer et les éperons de son cavalier briller au soleil, je vois la variété de dos rouges carrés ou arrondis qui composent l’avant-garde. J’entends la voix de John : — Bravo, Kate ! — quand Bas-Blancs, se mettant au trot de lui-même, dresse ses petites oreilles et bondit par-dessus une haute palissade, non sans l’érailler un peu et y laisser un lambeau de ma jupe. Nous sommes tous trois les plus rapprochés des chiens et descendons ventre à terre une longue prairie marécageuse bordée de haies touffues, le long desquelles ruisselle la meute, pareille à une fleuve de lait. Le vent me rafraîchit le visage et caresse mes cheveux. Je suis désormais côté à côte avec Frank. Je me sens capable de tout. Le voici dépassé lui-même ; c’est moi qui mène la chasse. Qu’est-ce que dix ans de vie au coin du feu comparés à cet instant ? Tout à coup les chiens s’arrêtent et, après s’être dispersés en forme d’éventail ouvert, me regardent d’un air ébahi, la gueule ouverte, la langue pendante, rouge d’ardeur et de fatigue. Un chasseur grognon prétend que je leur ai fait perdre la piste, mais une vieille chienne borgne, qui répond au nom de Jézabel, annonce d’une voix âpre qu’elle l’a retrouvée ; les autres rejoignent Jézabel, franchissent un débris de muraille, envahissent une plantation, sautent sa clôture, traversent un sentier, et, suivant toujours, je me retrouve encore entre John et le capitaine au premier rang. Cela devient glorieux pour de bon. Je souhaite de toute mon âme que nous courions ainsi jusqu’au dîner et que cette fois encore le renard échappe.