Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/443

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« — Tenez-lui bien la tète, Kate ! dit mon cousin, dont le cheval vient de butter. Bas-Blancs lui-même ne durera pas toujours !

« Je crie pour toute réponse : — En avant ! — Si nous n’allions un train d’enfer, je chanterais de joie.

« Les chiens ont laissé derrière eux une oseraie qu’il nous faut franchir, je les vois remonter la pente du ravin.

« — Allons, Kate, jouez de la cravache, et bride abattue !

« J’obéis… en vain. Bas-Blancs s’est arrêté, il baisse son nez vers le ruisseau comme s’il voulait boire ; mais j’aurais tort de douter de lui, en un clin-d’œil, osiers et ruisseau sont derrière moi. Moins heureux, mon cousin m’apparaît debout sur le rivage, la tête, de son cheval entre ses deux pieds et le reste de la pauvre bête complètement submergé.

« — Courage ! crie-t-il avec sa bonne humeur ordinaire, — et je me précipite à la suite du capitaine, qui est déjà loin de moi, à un quart de mille peut-être, avec la même distance à peu près entre lui et les chiens. Le terrain monte. Bas-Blancs prend le trot sans que je l’en prie. Heureusement les barrières sont plus basses, le terrain n’est pas mauvais, mais nous gravissons toujours ; des collines arrondies se rejoignent autour de nous et nous enferment ; je n’entends presque plus les aboiemens, c’est peine perdue de presser Bas-Blancs ; son allure, déjà languissante, se ralentit de plus en plus ; je me dresse sur mes étriers, j’excite son ardeur par tous les moyens possibles. Il faut qu’il soit malade, le trot dégénère en une série de petites secousses, le malheureux tend la tête, ne sent plus le mors. Enfin il s’arrête tout net, et, le regardant de côté, je vois avec effroi son œil hors de l’orbite et sa figure toute changée ; à peine si je reconnais mon cheval. Effrayée, je cherche du secours,… personne autour de moi. Chiens et cavaliers ont disparu. — Si vous aviez pu durer dix minutes de plus, m’a dit le soir mon cousin John, vous eussiez vu forcer le renard. Frank était seul présent, mais il avoue qu’il n’aurait pas réussi à faire cent mètres de plus. Meilleure chance une autre fois ! — Pour en revenir à mon aventure, j’étais un peu émue ; je ne savais qu’inventer pour venir en aide à Bas-Blancs ; je le desserrais, je lui frottais le nez de mon mouchoir, je lui aurais offert volontiers de l’eau de Cologne, comme on fait aux dames qui se trouvent mal. Le voyant un peu mieux, je remontai en selle (on m’a toujours habituée à monter et à descendre sans l’aide de personne), et nous rentrâmes au petit pas en déclarant, malgré notre accident final, que la chasse est le meilleur emploi de l’existence, et que tout notre temps, toute notre énergie, lui seront désormais consacrés. »

Peut-être la perspective de rencontrer Frank Lovell est-elle pour quelque chose dans cet entrain cynégétique de miss Coventry. Le