Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/446

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indifférent que cela me décida. Oui, j’aurais fumé, au-dessus d’un baril de poudre et à tout prix. Je m’en acquittai comme si je n’eusse fait autre chose de ma vie. »

On se demande quelle sera la fin de ce système d’étrange provocation quand tout à coup lady Scapegrace intervient de la manière la plus inattendue. Il y a en elle un reste de grandeur et de générosité ; à la suite d’une soirée où Kate a redoublé de coquetterie désespérée, la femme que l’on croirait la moins capable de bon conseil emmène dans son appartement cette pauvre fille qu’elle voit se perdre comme elle s’est autrefois perdue elle-même ; avec une pathétique énergie, elle lui cite son propre exemple, la conjure de ne pas sacrifier à un engouement absurde le brave cœur qui lui est dévoué. L’altière lady se confesse et supplie ; Kate est presque vaincue, mais il lui faut encore une leçon, la plus cruelle de toutes. Au milieu de la galerie qu’elle doit traverser pour se rendre, de la chambre de son amie à la sienne, le hasard la met en présence de sir Guy complètement ivre. La terreur d’une pareille rencontre à cette heure avancée de la nuit lui fait perdre la tête ; elle se jette dans la première chambre ouverte sur le corridor et qui se trouve être celle de Frank Lovell. M. Whyte Melville y a placé une scène hardie. De la cachette où elle s’est réfugiée au bruit de pas qui approchent, Kate surprend malgré elle une. conversation violente entre son cousin et le capitaine. John est venu sommer ce dernier de s’expliquer sur ses intentions. S’il a pris des engagemens avec miss Coventry, il les tiendra ou il rendra raison de sa conduite à celui qui se considère comme le protecteur et le frère de cette enfant. Frank répond insolemment, un duel paraît inévitable ; mais Kate est là pour l’empêcher. Avec un sang-froid et une adresse inouïs, elle s’échappe et court éveiller le mari de Mme Lumley, excellent homme qui s’occupe uniquement d’histoire naturelle tandis que papillonne sa frivole moitié. Quelques mots suffisent pour le mettre au courant de ce qui se passe, il promet d’intervenir et remplit si bien son mandat que le capitaine consent à déclarer qu’il ne s’est cru libre d’offrir son cœur à miss Molasses qu’après un refus formel de miss Coventry. — La future Mme Lovell est mal à cheval, « toute de côté comme l’anse d’une théière, » secouée par le trot, ridicule sous les passementeries qui surchargent son maigre corsage et le chapeau à panache blanc qui surmonte sa tête en violon. Voici la vengeance de Kate ; mais ne sera-t-elle pas elle-même durement punie ? Méritera-t-elle jamais de reconquérir l’homme excellent qui lui parait maintenant supérieur à tous les autres, supérieur à elle surtout ? Il ne peut plus l’estimer, la tendresse condescendante qu’il lui témoigne encore est de la pitié sans doute, et c’est là un sentiment dont ne saurait se contenter Kate Coventry. Qu’elle se rassure, John