Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/447

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va lui rendre d’un mot la confiance en elle-même, l’espoir et le bonheur : — Me direz-vous, demande-t-il, pourquoi vous avez refusé Frank Lovell ?

— Il ne m’a jamais demandée en mariage, répond Kate, je ne lui en ai jamais donné l’occasion.

— Mais pourquoi ?

— Parce que j’en préférais un autre.

Décidément Kate est habile malgré ses témérités étranges, trop habile, à notre avis, pour être bien intéressante, et nous ne pouvons nous expliquer l’aberration de jugement qui conduisit un critique anglais à comparer cette héroïne, toujours maîtresse d’elle-même en somme, à la Petite Comtesse, la plus faible et la plus charmante des héroïnes de M. Octave Feuillet. Sans doute on trouve dans les deux livres cette connaissance profonde des hautes sphères de la société, cette élégance facile et naturelle, qui se joignent chez le romancier français à l’analyse merveilleusement fine des passions et des mystères du cœur ; mais là s’arrête la ressemblance. Quelque supériorité de principes qu’ait sans doute miss Coventry sur Mme de Palmes, nous voyons entre ces deux femmes, qui toutes deux bravent les usages, l’une impunément, l’autre pour être punie par le déshonneur et par la mort, la différence qui existe entre l’idéal et la réalité. Dans leurs amours, dans leurs romans, les Anglais se contentent volontiers du réel. Ils savent que la fast girl se fixera un jour, comme se rompt au harnais la fougueuse pouliche, que de ses goûts excessifs d’amazone il lui restera les enfans venus, l’amour salutaire des plaisirs simples de la campagne, qu’elle prendra place d’elle-même dans le cercle des matrones nourrices et gouvernantes, associées fidèles des intérêts les plus sérieux du mari choisi entre tous ; mais le mari aura-t-il reçu bien intact ce cœur qui, avant de se concentrer dans l’exercice de toutes les vertus domestiques, a joui d’une liberté sans contrôle ? Cette jeunesse, dont un mariage tardif et raisonné est le couronnement et la fin, ne se sera-t-elle pas essayée maintes fois à des sentimens plus vifs que l’amitié ? A cela, on nous répond : — Le self-government est enseigné de bonne heure à l’Anglaise ; elle est fière, elle est chaste, et personne n’a pu aller avec elle plus loin qu’elle ne le voulait. — Nous le croyons volontiers, et c’est justement cette prudence incompatible avec l’ingénuité qui choque nos délicatesses. On ne nous en reconnaît pas beaucoup à l’étranger, du moins de délicatesses littéraires : nos plus belles fleurs sont censées croître sur le bourbier de l’adultère, résultat infaillible de l’éducation cloîtrée des jeunes filles, qui ne se marient pas, que l’on donne en mariage. Soit ! au point de vue de la morale pratique, mieux vaut laisser en effet la vierge courir les dangers auxquels l’épouse s’excuse trop souvent chez nous ; mais