Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/449

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d’une jument noire, belle, fière et indomptable comme elle-même. Elle s’est attachée d’un tenace et silencieux amour au compagnon de ses plaisirs hippiques, Daisy, brave garçon étourdi et prodigue qui ne voit en elle que le meilleur des camarades, jusqu’au jour où il apprend qu’elle a payé en secret les paris de course qui le ruinent et sont bien près de briser sa carrière. L’amour seul a pu inspirer ce mouvement généreux ; par reconnaissance, Daisy, qui avait pourtant d’autres rêves, va demander la main qui l’a sauvé. — Tout autre de vos amis eût agi comme moi, répond simplement Satanella ; faites-moi donc l’honneur de me traiter comme un homme en acceptant le service que je puis vous rendre. — Elle le laisse à la douce et naïve Norah, au bonheur qu’il lui eût sacrifié. Son désespoir, nul ne s’en doutera jamais, si ce n’est peut-être la jument noire à qui elle demande de l’emporter loin de ce monde où elle a tant souffert. Le fidèle animal n’obéit que trop ; il tue sa maîtresse dans une chasse et périt avec elle. — Ma jument a-t-elle beaucoup de mal ? — Tels sont les derniers mots de Satanella.

Il n’y a dans les romans de Whyte Melville, dont nous venons de faire l’énumération, rien qui puisse être traduit ou même imité en français. Cette imitation ne serait d’ailleurs nullement désirable. Market Harborough, Kate Coventry, Satanella, expriment des enthousiasmes et des appétits qui ne sont pas les nôtres ; pour être intéressans, il faut d’abord qu’ils soient parfaitement naturels, genuine ; le moindre mélange d’affectation les rendrait oiseux. Pour les peindre, nous n’avons pas cette langue expressive, sinon correcte, fortement teintée de néologisme familier, à laquelle la chasse, les courses, le pugilat, la naumachie, ont donné naissance. La pureté de la langue française s’est toujours refusée à ces emprunts, et l’argot n’est d’ailleurs qu’une basse et stérile contrefaçon du slang. Non-seulement les mots nous feraient défaut pour ce genre de littérature, mais surtout les caractères, les mœurs dont elle s’inspire. En vain nous donnons-nous parfois le ridicule de les copier de loin, nous n’arrivons qu’à la caricature. Restons donc nous-mêmes avec toutes les qualités qui nous sont propres et que nos détracteurs mêmes nous envient ; notre unique devoir est d’appliquer ces qualités au but que paraissent s’être proposé dans leur sphère Whyte Melville [1] et ceux de son école : réagir contre les influences énervantes, trop nombreuses aujourd’hui, rechercher avant le succès même, qui parfois se prostitue, rechercher avant toutes choses ce qui est simple, honnête et vrai.


TH. BENTZON.

  1. Whyte Melville s’est écarté de ce but dans certains romans à sensation qui diffèrent de son genre ordinaire, et ne méritent pas d’être mentionnes ici.