Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/480

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Un des incidens les plus curieux de cette lutte, c’est l’intervention imprévue d’un des principaux dignitaires de l’église anglicane, de l’évêque de Manchester, M. le docteur Fraser, qui a pris spontanément et hautement parti pour les grévistes, plaidant leur cause avec une sorte de candeur audacieuse. L’évêque de Manchester, tout en se déclarant peu favorable aux trades-unions, tranche la question d’une façon aussi radicale que sommaire. Si, pour donner satisfaction aux légitimes réclamations des ouvriers agricoles et alléger leur condition, il faut prendre sur la rente que les fermiers paient aux propriétaires, il n’y a qu’à réduire le prix des fermages, au risque d’être désagréable à ceux qui ont pris l’habitude de « dépenser dans les splendeurs d’une fête ou dans l’achat d’un attelage de chevaux de race le revenu de 300 acres de terre. » Si l’on ne se hâte pas, le terrible prélat menace l’Angleterre d’une prochaine « guerre de paysans. » L’évêque de Manchester est un peu prompt et un peu vif dans ses solutions comme dans ses menaces. Il jette dans un tel conflit des paroles assez imprudentes, assez peu faites pour aider à l’apaisement des esprits dans les campagnes. Les problèmes de ce genre sont des plus compliqués et ne se résolvent pas ainsi. Assurément la condition des ouvriers agricoles de l’Angleterre est assez misérable dans certaines régions, surtout dans le district de Newmarket, où la grève a commencé, où avec moins de 15 francs par semaine ces malheureux, réduits à se loger pêle-mêle dans des masures infectes, sont obligés de suffire à tous leurs besoins. Améliorer cette condition est un acte de prévoyance sociale ; mais d’un autre côté il y a des traditions consacrées, des droits acquis, des intérêts légaux. Ces fermages aujourd’hui mis en cause reposent sur des contrats à longue échéance qui ont été fixés d’après certaines données, et la ruine du fermier, qui résultera de la mobilité et de l’accroissement des salaires, peut fort bien ne pas profiter aux travailleurs.

Il y a dans tous les cas une chose bien certaine : que les ouvriers échouent ou triomphent aujourd’hui, l’agriculture anglaise entre dans une période nouvelle qui peut devenir assez critique. Elle est désormais sous le coup de ce système des grèves qui en est à sa première application dans la sphère des intérêts agricoles, et qui ne fera vraisemblablement que se développer en se régularisant. C’est là ce qu’il y a de grave. C’est peut-être le pas le plus hardi qui ait été fait vers une transformation sociale. Des améliorations partielles, des réformes de détail, les Anglais, heureusement pour eux, ont l’esprit assez pratique pour en trouver s’il le fallait, si le mouvement des populations rurales pouvait être détourné et contenu à ce prix ; mais il est évident que ce n’est plus là seulement la question. Ces agitations rurales qui commencent inaugurent peut-être un mouvement dont le dernier mot est une révolution plus ou moins prochaine dans la constitution de la propriété agricole. Jusqu’ici c’était un problème assez lointain, tout théorique ; il semble se