Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/561

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de tenir sa place entre l’épigramme et le vaudeville. « Ce n’est pas un homme, mais un fablier ! » Mme Cornuel avait raison. Secouez l’arbre tant qu’il vous plaira, ne lui ménagez ni les mauvais traitemens, ni les écorniflures, et le fablier ne vous en donnera ni plus ni moins ses fleurs et ses fruits ; mais ne touchez point à Despréaux : qui s’y frotte s’y pique ; c’est un chardon, mieux encore, c’est un homme de lettres ! Défiez-vous de ce pédagogue trop sensé, il a des susceptibilités qui devancent les temps, son amour-propre blessé n’épargne personne. Quelle chose plus triste que ce portrait de Mme de La Sablière dans la satire sur les femmes ! Tous ces méchans vers et cette mauvaise action, pourquoi ? Parce que Mme de La Sablière, qui en effet s’occupait d’astronomie, avait remarqué que Boileau parlait de l’astrolabe sans le connaître.

Ce procès d’immoralité intenté à La Fontaine ne semble pas près de finir. Lamartine, qui se plaisait à n’accepter que sous bénéfice d’inventaire certaines admirations traditionnelles, a, si l’on s’en souvient, fort maltraité notre poète. Il trouvait la morale des fables vulgaire, étroite, inepte même, et l’accusait de maximer les vilains calculs de l’égoïsme. Disons tout de suite que Lamartine n’aimait pas La Fontaine, et ce grand esprit ne critiquait bien que ce qu’il aimait bien. D’ailleurs entre le poète des Méditations et l’auteur des Contes et des Fables, nul trait d’union, point d’affinité, ni d’homme, ni de race ! Les goûts mêmes qu’ils possèdent en commun, au lieu de les rapprocher, les éloignent. Tous les deux adorent la nature, et de quels yeux différens ils l’envisagent, celui-là toujours porté aux vues d’ensemble, planant de haut dans son nuage, celui-ci, terre à terre, musa pedestris, flânant par les buissons, tout entier à son petit monde et n’ayant cure de remonter de ce fini qui l’amuse à l’infini qui l’ennuierait ! La langue qu’ils parlent a beau n’être pas celle du vulgaire, elle ne les rapproche point davantage. Lamartine détestait les vers libres ; la seule vue d’une de ces pages mal alignées l’horripilait. A ce génie harmonieux, il fallait la strophe symétrique et les beaux rhythmes cadencés. Je regrette que Lamartine ne se soit pas récusé vis-à-vis de La Fontaine, non que l’étude qu’il en a faite manque d’intérêt, les plumes telles que la sienne ne sont jamais en reste de brillantes raisons ; mais cet art agréable et captieux du paradoxe, sans danger pour les esprits suffisamment informés, a l’inconvénient de donner l’éveil à toute une légion d’écrivains maladroits, ouvriers de la deuxième heure, qui viennent ensuite appuyer lourdement et fausser le goût au nom de la morale. « Quand les ignorans, écrit excellemment Mme de Staël [1], ont attrapé sur un sujet sérieux une phrase quelconque dont la

  1. Considérations à propos de M. Necker.