Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/568

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ses inspirations les plus aimables ne date pas, sans qu’il l’ait su, de cette longue matinée de sa vie ? L’abbé d’Olivet, parlant de ces vers de Malherbe qui produisirent sur le rêveur une impression si forte, ajoute que La Fontaine, transporté d’enthousiasme, allait les réciter dans les bois. A ces mots, M. Taillandier avec l’émotion du chercheur se sent sur une piste vraie. — Plus tard, dans une lettre à Mlle de Champmeslé, La Fontaine écrit ces lignes datées de Château-Thierry : « Que vous aviez raison, mademoiselle, de dire qu’ennui galoperait avec moi devant que j’aie perdu de vue les clochers du grand village ! Bois, champs, ruisseaux et nymphes des prés ne me touchent plus guères depuis qu’avez enchaîné le bonheur près de vous. » Et le critique de saisir au vol cette confidence du poète cachée sous des galanteries. Bois, champs, ruisseaux et nymphes des prés l’avaient donc touché autrefois, c’est-à-dire aux heures insouciantes de jeunesse, à ces heures où les biographes affirment qu’il ne songeait à rien. A rien, bon Dieu ! il songeait à tout. Il recueillait d’instinct toutes les impressions du spectacle de la nature, et sans aucune visée particulière, par conséquent plus libre et plus ouvert à toutes choses, il en remplissait son âme. Là-dessus notre commentateur prend son crayon et relève en quelques traits la physionomie de ces vertes campagnes où le poète promenait son loisir en attendant de nous en ramener tant de personnages amusans : Jean Lapin, Robin Mouton, Rominagrobis, — tant de figures sympathiques : l’hirondelle voyageuse, la colombe délaissée, la perdrix qui sauve ses petits menacés par le chasseur, et cette autre perdrix, « la dame étrangère, » obligée de vivre dans la société des coqs, en butte aux injures de ces malotrus. C’est ici qu’il a vu le chêne orgueilleux et l’humble roseau, c’est ici qu’il a vu le pigeonnier d’où est parti l’imprudent chercheur d’aventures. « Oh ! les jolies maisonnettes rustiques à demi cachées derrière les arbres, les rians villages épars dans la vallée et sur les pentes des collines : Saint-Martin, Essonnes, Étampes, Les Chesnaux ! c’est sur ces chemins à travers prés qu’il a rencontré une jeune fille allant vendre son lait à la ville. » La ville, n’en doutez pas, c’est Château-Thierry, et voilà comment la nature la plus douce, le paysage le plus charmant, tous ces villages, toutes ces métairies, tout ce petit monde de la ferme, poules, pigeons, brebis, sans oublier les taureaux et les génisses, ont laissé dans ses yeux une multitude d’images. Il avait reçu ces impressions naïvement, elles prirent une voix et chantèrent sitôt que son génie s’éveilla. Je ne crois pas qu’on puisse toucher plus juste et mieux définir l’état pathologique d’une nature prédestinée en travail d’enfantement. Du reste ces pages d’un pittoresque si achevé complètent admirablement une introduction aux deux magnifiques volumes de l’édition nouvelle. L’auteur les