Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/571

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ode un mérite moins essentiel que partout ailleurs, parce que l’harmonie peut plus aisément en tenir lieu ! »

Revenons à nos deux amis. Cette fois l’artiste s’évertue à serrer le texte de près ; il n’omet de la fable aucun détail. La Fontaine parle d’une jeune esclave que, par un luxe de libéralité peu ordinaire et sans aucun doute en usage au seul pays de Monomotapa, l’ami qu’on réveille de son sommeil offre à son visiteur nocturne :

……… Vous ennuyez-vous point
De coucher seul ? Une esclave assez belle
Était à mes côtés ; voulez-vous qu’on l’appelle ?


Cette esclave, la voilà accroupie demi-nue sur le bord du lit, charmante avec son joli bras qui lui sert d’appui, sa mine futée et son front constellé de sequins. Les serviteurs accourent, armés de flambeaux, comme il sied dans le palais d’un riche où tout à coup l’alerte est donnée « quand Morphée en a touché le seuil. » J’appelle également des tableaux la Veuve de M. Stevens, la Chatte métamorphosée en femme de M. Leloir, l’Amour et la Folie de M. Emile Lévy, le Paysan du Danube de M. Gérôme, le Berger et la Mer de M. Millet. — Assise ou plutôt penchée à son miroir, une rose dans la main droite, tandis que sa main gauche soutient sa tête pleine d’électricités qui se combattent, cette jeune veuve en son attitude abandonnée me fait songer à Didon, une Didon par exemple aussi moderne que possible. Elle aussi, l’aimable dame est en train d’oublier Sichée ; pendant qu’elle rêve, un coquin d’amour soulève un coin du tapis de la table, et, renouvelant le vieux mythe, s’apprête à chasser du cœur de la belle le souvenir de l’époux défunt, dont le portrait s’efface à moitié derrière un galant paravent chiné de mille fleurs :

Paulatim abolire Sichæum
Incipit, et vivo tentat prævertere amore
Jamdudum resides animos desuetaque corda.


C’est du Virgile attifé à la mode du jour, une reine de Carthage en robe de faye, en volans et en pouffs. Plusieurs crient au scandale ; pourquoi ? Nous venons de voir que la moralité de la Jeune Veuve s’applique tout aussi bien à Didon, une veuve qui n’est pas d’hier. Or une moralité qui peut prendre une pareille marge évidemment n’a point de temps. Libre à chacun de la costumer comme il l’entend. Guérin l’a vêtue à la grecque, M. Stevens l’habille à la française, simple affaire de goût qui ne vaut pas la peine d’être discutée !

J’admets toutefois qu’en déguisant la jeune veuve en cocodette d’aujourd’hui, M. Stevens aille un peu loin. Il va de soi que les