Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/686

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plus expressif par exemple que le Mont-de-Piété de M. Munkacsy ? C’est la vie populaire prise sur le fait. Cet ouvrier en manches de chemise, ce petit bourgeois râpé, cette ménagère pâle et maigre avec son panier sous le bras, conduisant un gamin déguenillé, cette vieille dame assise sur un banc avec les restes d’une opulence fanée, cette pauvre mère qui se tient devant le guichet avec son petit enfant dans ses bras, cette fille publique aux cheveux rouges, assise à côté, cet employé lui-même, avec sa plume sur l’oreille et sa mine indifférente, vous les avez vus bien souvent ; ils vous intéressent comme de vieilles connaissances. Dans les Rôdeurs de nuit, toile plus animée, plus dramatique, où le tableau est moins subordonné à l’étude de mœurs, un groupe de malfaiteurs sort d’une ruelle noire, poussé par deux soldats, suivi d’une troupe d’enfans curieux. Les marchandes en plein vent lèvent la tête, les femmes se mettent sur le pas de leur porte pour les voir passer. Que de fois vous avez vu cela, sans même y faire attention ! M. Munkacsy vous force à vous y arrêter et vous en fait, dans sa manière vigoureuse et sombre, une véritable tragédie populaire. Seulement l’école réaliste se trompe, si elle croit avoir rien inventé ; ces orgueilleux révolutionnaires ont, qu’ils le veuillent ou non, des ancêtres. Les maîtres hollandais et espagnols les ont précédés, sinon dépassés dans ce genre, et M. Munkacsy procède à la fois des uns et des autres, comme M. Manet, qui n’est lui-même, hélas ! qu’un détestable imitateur de Velasquez.

Rien de dramatique dans l’œuvre de M. Pille, un Pardon aux environs de Guéménée. Nulle composition : les pèlerins sont assis un à un sur l’herbe verte et dispersés comme au hasard à travers toute la toile, où ils forment des taches sombres ; peu de couleur malgré un bariolage sans harmonie qui, répété uniformément sur chaque figure, donne une étrange monotonie à la tonalité générale du tableau. Les premiers plans sont trop faibles pour le fond ; l’air manque entre les personnages, qui s’entassent les uns sur les autres par gradins irréguliers. En revanche, il y a d’excellens morceaux et des types pleins de vérité, avec un sentiment grave et triste qui convient à merveille à ce paysage sans air et sans soleil. La province de l’art réaliste où M. Pille a élu sa demeure est une contrée bien austère et bien sombre. Le ciel y pèse comme une chape de plomb, la lumière n’y pénètre pas, la beauté ne saurait s’y épanouir, la pensée y est tristement courbée vers la terre ; les objets inanimés eux-mêmes participent à cette résignation machinale et à cette désolation sans poésie, et l’humanité s’y promène avec ennui, sans paraître goûter le plaisir de vivre, comme si elle accomplissait je ne sais quel pèlerinage inutile en attendant l’heure de la mort.

Tout le monde ne peut pas, comme M. Jules Breton, élever les