Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/696

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l’unité des lignes, l’œil ne saisit qu’un seul grand plan d’un élan inexprimable ; de magnifiques draperies, tantôt flottantes, tantôt collantes et moulées sur le corps, donnent de la couleur, relèvent les grandes lignes, font saillir les points où le mouvement se brise, et sauvent l’ensemble de toute monotonie. Le gros tampon d’étoffe qui malheureusement les termine est au contraire d’un effet assez disgracieux. Ce contre-poids, inutile à l’équilibre idéal du groupe, était probablement nécessaire à son équilibre matériel.

Il y a moins d’élévation poétique, mais il y a peut-être plus de vigueur et de solidité sculpturale dans la très belle figure allégorique du Monument funèbre de M. Hiolle. C’est encore un ange aux ailes déployées ou plutôt c’est une femme d’un type énergique et fier, mais d’un sentiment moins calme et moins pur. Elle ne s’enlève pas au ciel, elle en descend. Bien qu’elle pose à peine sur le sol, et que ses grandes ailes déployées soient prêtes à la remporter dans les airs, elle s’affaisse sur elle-même dans l’attitude d’un regret viril et d’une douleur presque humaine. Penchée en avant, à moitié agenouillée, à moitié assise, elle s’abat, pour ainsi dire, sur un trophée d’armes brisées que surmonte un canon renversé ; elle tient une couronne dans chaque main, et elle étend le bras pour en jeter une sur le tombeau des soldats morts pour la patrie. Son visage contracté exprime une mâle tristesse. Sa chevelure épaisse, un peu tourmentée, comme il convient à un bronze de ces grandes dimensions, ombrage son front incliné et ajoute à son air de deuil. Peut-être y a-t-il quelque brutalité dans ces détails comme dans l’aspect de la figure tout entière, mais le mouvement en est grandiose, et, — qualité bien rare chez nos sculpteurs, — il concilie dans une juste mesure ces deux élémens nécessaires de toute œuvre d’art, l’assiette sculpturale et l’action dramatique.

On peut en dire autant du Rétiaire de M. Noël, ouvrage d’un talent qui grandit chaque jour. Le jeune gladiateur s’avance presque en rampant, le dos courbé, le corps effacé, la jambe droite et l’épaule gauche en avant. Il tient son filet derrière lui de la main droite, prêt à le lancer sur sa victime. Sa belle tête se relève à demi ; son regard guette les mouvemens de son adversaire avec une expression attentive et inquiète. Il y a dans toute son attitude quelque chose de l’allure souple et lente du chat qui va bondir sur sa proie ; on y sent la force concentrée, qui se ménage avec art et qui va se déployer par surprise. Ses membres, magistralement modelés, sont d’une structure robuste et fine, délicate et pleine à la fois ; ils ont un ressort et une détente qui rappellent le gladiateur antique, avec cette différence que le gladiateur est en action, tandis que le rétiaire de M. Noël est en arrêt devant son ennemi, attendant encore le moment d’agir.