Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/702

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y a aussi une statuette d’enfant, de M. Carpeaux, qui est un petit chef-d’œuvre, c’est l’Amour blessé. Coquet et couronné de roses, le pauvret se laisse tomber assis d’un air éploré ; il s’appuie languissamment sur sa main, ses larmes coulent, son carquois glisse à terre, sa puissance est évanouie. Rien de plus souple et de plus charmant que les lignes de ce corps enfantin, rien de plus fin et de plus fondu que le modelé de ces chairs tendres et potelées. Ce n’est qu’un aimable jeu d’esprit, un délicieux bijou d’appartement ; mais dans ce bijou si finement ciselé on reconnaît la main du maître.

Est-ce bien à ce genre élégant et pittoresque qu’il faut rattacher le Moineau de Lesbie de M. Truphême ? Oui, à ne considérer que le sujet lui-même et la composition maniérée ; non ; si l’on en considère l’exécution brutale, assez robuste, sans rien de gracieux ni d’efféminé. Le talent déclamatoire et un peu matériel de M. Truphême appartient plutôt, pomme le prouve d’ailleurs la coupe vigoureuse et presque grossière du buste de Mme M. M…, à cette nouvelle école de sculpture réaliste qui réagit, depuis quelques années, contre la fadeur bourgeoise et les mièvreries mondaines. A la sculpture bouffie, empâtée, chiffonnée et rocailleuse du XVIIIe siècle, cette école a substitué hardiment une méthode à la fois plus sobre et plus savante ; à l’exemple des Égyptiens et des Grecs, elle procède par les grands plans et par les grandes lignes extérieures en négligeant autant que possible les détails indifférens à l’ensemble. Parmi les artistes courageux qui ont déclaré la guerre aux élégances frelatées de la sculpture à la mode, il en est certainement qui manquent de goût et qui poussent trop loin l’esprit de révolte. Quelques-uns cependant ont rendu service à l’école moderne en rompant avec les procédés artificiels d’un art corrompu ; faute de l’idéal qui leur manque encore et auquel ils paraissent trop souvent avoir renoncé, ils ont retrouvé, dans l’étude assidue de la nature, quelque chose de la grandeur et de la solidité de la sculpture antique.

C’est M. Captier qui résume le mieux les défauts et les qualités de cette école. N’était la fougue juvénile qui parfois l’entraîne, et la grande exactitude qu’il apporte à l’exécution de presque tous ses ouvrages, on pourrait dire de lui qu’il est le Courbet de la statuaire. S’il y a peu d’artistes aussi dénués d’imagination et de goût, il y a peu de sculpteurs naturellement doués de facultés aussi puissantes. Son groupe colossal d’Adam et Eve, d’ailleurs passablement agencé et d’une composition plus calme qu’on n’attendrait de cet artiste, saisit au premier coup d’œil par une certaine lourdeur imposante, par la grande largeur des plans et par l’extrême simplicité du modelé. Adam est assis et entoure de sa main pesante la taille épaisse de sa compagne ; Eve, debout près de lui, lui pose un