Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/71

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manière générale un des offices de l’évêque. Les instructions pontificales avaient enjoint aux évêques français du midi de redoubler de zèle dans l’accomplissement de cette partie de leurs fonctions ; mais on s’aperçut à Rome que, soit défaut de lumières, soit influences de personnes ou d’intérêts, soit enfin tiédeur plus ou moins calculée, les évêques ne s’y prenaient pas comme il aurait fallu. Ils manquaient de flair pour dépister l’hérésie, d’habileté pour en éventer les secrets, d’énergie pour disperser les conciliabules, pour arracher aux accusés l’aveu de leurs erreurs et les livrer sans miséricorde au bras séculier. Il fallait une police secrète et un tribunal spécial. En 1232-1233 furent rendus les décrets pontificaux qui enlevaient l’office de l’inquisition aux évêques pour en charger les dominicains, comme du saint-office par excellence. On sait ce que c’était que les procédures inquisitoriales. Si jamais les cathares eurent besoin d’un argument nouveau pour être confirmés dans leur croyance que l’église romaine était l’œuvre du diable, ils le trouvèrent certainement dans le mode de procédure qui leur fut appliqué au nom du saint-père. Dénonciateurs payés, accusateurs anonymes, criminels civils admis à témoigner, questions à dessein rendues captieuses, aveux extorqués par la torture, il n’est pas possible de concevoir un renversement plus complet des règles élémentaires de la justice, et il ne faut pas mettre tout cela sur le compte de la grossièreté du temps. La justice ordinaire, tant religieuse que civile, respectait déjà certaines formes tutélaires des accusés, et les consuls de Narbonne, en 1234, surent très bien se plaindre de ce que les inquisiteurs n’observaient ni l’ordre juridique, ni les préceptes du droit canonique. Toulouse, Carcassonne, Alby, Béziers, à peine relevée de ses ruines, toutes les villes et bourgades de la région albigeoise virent se multiplier les proscriptions, les incarcérations, les bûchers des vivans et des morts. Il y eut en effet de fréquens procès posthumes. On voyait souvent les bourreaux traîner le long des rues des claies chargées d’ossemens calcinés, tandis que le héraut de l’inquisition sonnait de la trompe aux carrefours et criait à la foule : Qui aital (ainsi) fara, aital périra ! Les inquisiteurs envoyaient des commissaires jusque dans les moindres villages et sommaient d’abord le curé, puis les habitans, de leur dénoncer tous les suspects. On ramenait à la ville des bandes de malheureux enchaînés. Bien peu revenaient acquittés. La plupart étaient ou condamnés à mort ou immurés pour le reste de leurs jours dans de sombres cachots. Il fallut décupler le nombre des prisons, et, selon la navrante hyperbole d’un contemporain, les carrières des Pyrénées elles-mêmes n’eurent plus assez de pierres pour construire toutes celles qu’on projeta. Alors commença pour les cathares la vie