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vagabonde et farouche des faidits ou proscrits. Les bois et les montagnes leur servirent de refuge. Ils utilisèrent les grottes nombreuses et profondes des contre-forts pyrénéens, où bien souvent, sans le savoir, ils foulèrent les cendres des aborigènes qui les avaient peuplées aux temps préhistoriques [1]. Il se forma sur les points les plus inaccessibles de la région trois centres principaux de catharisme : à Penne d’Albigeois, qui domine une courbe de l’Aveyron, vers le nord du diocèse d’Alby, — à la Montagne-Noire, non loin de Mazamet, près des sources de l’Arnette, — enfin, plus au sud, à Montségur sur le Thabor. Ce dernier lieu de refuge devint bientôt le plus important. C’est là que se reconstitua le sacerdoce cathare, dont tant de membres avaient subi le martyre. Guilhabert de Castres fut le patriarche désigné peu de temps après le traité de Paris.

Le fanatisme engendre le fanatisme. La piété cathare, en vertu de ses principes, était plutôt humaine, adoucissante, que violente ; mais il vint un moment, où l’indignation l’emporta. En 1241 une véritable hécatombe d’albigeois avait été consommée à Lavaur. En 1242, un jeune noble retiré à Montségur, d’origine toulousaine, mais d’une famille venue d’Aragon, Raymond d’Alfar, naguère gouverneur pour le comte de Toulouse du château d’Avignonet, ayant appris qu’en tournée dans le Lauraguais les inquisiteurs devaient tenir leurs assises dans la ville qu’il avait dû quitter, résolut de faire un exemple dans l’espoir d’intimider les bourreaux de son pays. Il trouva facilement des complices. La plupart avaient à venger le supplice de quelque parent ou enfant. Avignonet est construite près d’une source qui lui a donné son nom celtique, et ses habitans passaient pour très sympathiques au catharisme. Elle comptait parmi les villes démantelées en vertu du traité de Paris, mais la destruction de ses murs n’était que commencée, c’était encore en réalité une ville fermée. Un gardien livra une des portes aux complices de d’Alfar, et à la faveur des ténèbres ils purent encore s’adjoindre une trentaine d’habitans qui se sentaient menacés. Les treize inquisiteurs, logés au château, venaient de se mettre au lit. Un tumulte indescriptible éclate dans les salles et les corridors. Ce sont leurs serviteurs surpris qu’on égorge. Bientôt les portes de leurs chambres volent en éclats, d’Alfar et les siens font irruption armés de gourdins ; peu d’instans après, les treize inquisiteurs gisaient assommés. Tandis que le gros des conjurés regagnait la montagne et que les inquisiteurs de Carcassonne accouraient avec leurs gens d’armes pour instruire cette sombre affaire, d’Alfar eut l’audace de rester dans la ville et d’assister à son procès par

  1. M. Peyrat prétend même que plus d’une fois les antiquaires ont pris pour des ossemens humains fossiles les restes des albigeois ensevelis ou morts sans sépulture dans ces cavernes si fouillées aujourd’hui.