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son mariage avec Marie-Josèphe de Saxe fut déclaré. Il riait et pleurait à la fois. Il avait d’abord paru peu affecté de la perte de la dauphine ; maintenant il se sentait mordu au cœur par le souvenir de l’absente et sanglotait des jours entiers. Morte, il la chérissait cent fois plus qu’il ne l’avait aimée vivante. Tout entier à sa funèbre passion, il rendit d’abord assez malheureuse la pauvre dauphine. Cette excellente personne, bonne et compatissante, d’une douceur de cœur infinie, vraie mère de Louis XVI, s’attendrissait volontiers, pleurait de voir pleurer son époux, n’avait point de haine pour sa rivale d’outre-tombe. Loin d’être touché, le dauphin dissimulait à peine son aversion, la renvoyait brusquement, s’enfermait avec Adélaïde, la laissait de longues heures avec Henriette. Une étroite affection unit bientôt cette princesse avec la jeune femme. Dès le premier jour, elles s’aimèrent comme deux sœurs. C’est grâce aux soins d’Henriette que le dauphin finit par accorder son amitié à la dauphine. Aussi Marie-Josèphe de Saxe témoigne-t-elle, dans une lettre écrite à sa mère [1], qu’elle devait à cette princesse le bonheur de sa vie. Les commencemens du mariage avaient paru un mauvais rêve à cette étrangère instruite et cultivée, d’un esprit judicieux et d’un goût exquis dans les choses de l’art. Non-seulement le dauphin et ses sœurs ne voyaient personne ; ils ne parlaient que de mort et de catafalque. Elle les regardait danser, à la lueur d’une bougie jaune, dans une antichambre toute noire. Quand ils ouvraient la bouche, elle les entendait murmurer avec délices : « Nous sommes morts ! » Au printemps de 1747, lorsqu’on tendit de noir le château pour la mort de la reine de Pologne, mère de Marie Leczinska, le dauphin envoya quérir ses sœurs et sa femme, et tous quatre, sous le dais funèbre, les rideaux tirés, à la lumière vacillante des cierges, jouèrent à quadrille dans la même salle où, quelques mois auparavant, le corps de la défunte dauphine avait été exposé.

Victoire revint de Fontevrault l’année suivante. Selon le désir du roi, la maréchale de Duras mit du rouge à la jeune fille pendant le voyage, si bien qu’elle parut devant son père comme une petite déesse d’un olympe couleur de rose où l’abbé de Bernis eût été Apollon, le duc de Richelieu l’agile Mercure, Soubise un Mars peu farouche, et la marquise de Pompadour une Cythérée d’opéra. Dès sa première visite au roi, elle l’entretint trois quarts d’heure durant. Adélaïde ne cacha pas son dépit, mais ce léger nuage se dissipa bientôt. On s’aperçut que Victoire n’avait pas le moindre génie politique. Le dauphin et ses sœurs déclarèrent qu’elle n’était qu’un enfant, et un enfant dont les manières n’étaient pas moins simples

  1. Maurice, comte de Saxe, et Marie-Josèphe de Saxe, lettres et documens inédits des archives de Dresde, publiés par le comte Vitzthum d’Eckstaed ; Leipzig 1857, in-8°.