Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/784

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indifférence sur la durée de la mienne, mais je sens que l’envie de vous voir, de vous laisser digne du nom que vous portez dans ce monde, tel que je vous désire enfin, est un des liens qui m’attachent le plus à cette vie, et une des raisons peut-être qui abrégera le plus la mienne par les tourmens continuels que ce désir eu la crainte de n’y pas parvenir me causent. L’aveu de mes sentimens me sera une grande consolation à pouvoir vous laisser, si je meurs avant que vous ne soyez en état de le lire ; si je vis, ils me serviront de plan pour vous former, et dans l’un et l’autre cas ils vous seront toujours une preuve de ma tendresse, de l’occupation où j’ai été de votre bien dans un âge où bien des gens ne le connaissent pas encore. » Vers la fin de novembre, l’infante, toujours éprouvée par le mal qui avait tué sa sœur Henriette, tomba tout à fait malade ; une fièvre terrible avec transport au cerveau se déclara ; les pustules de la petite vérole apparurent ; elle expira le 6 décembre. De même que pour Louis XV la putréfaction commença avant la mort ; on se hâta d’ensevelir le cadavre ; les capucins qui l’emportèrent n’en pouvaient soutenir l’infection.


III

La mort, le cloître, l’exil, disperseront bientôt dans le temps ou dans l’éternité les restes de la famille royale. Senac, médecin du roi, ayant ordonné les eaux de Plombières à Mesdames Adélaïde et Victoire, dont la santé était alors très altérée par les excès de table que l’on sait, les princesses partirent avec une suite nombreuse pour les états de leur grand-père Stanislas Leczinski. Les relations du voyage de Mesdames en Lorraine ne manquent pas ; on y voit qu’il ressemble fort à tous les voyages officiels de princes et princesses de France. Pendant les quatre mois que dura leur absence, de la fin de juin à la fin d’octobre 1761, les princesses Sophie et Louise vinrent à Paris pour la première fois, entendirent la messe à Notre-Dame, visitèrent Sainte-Geneviève, se promenèrent sur les boulevards ; bref, elles reçurent des Parisiens tous les honneurs qu’on avait rendus naguère à Victoire. Réunies, les quatre sœurs recommencèrent à vivre de la vie un peu monotone que nous connaissons : elles s’ennuyaient seulement un peu plus qu’autrefois. Pourtant à cette époque elles avaient un maître de musique qui ne répandait point autour de lui la mélancolie, je veux parler de Beaumarchais. Le jeune horloger, devenu contrôleur (sans contrôle aucun) de la maison du roi, possédait, entre bien d’autres talens, une prestigieuse habileté de harpiste. On a dit avec quelle furie Adélaïde jouait du violon ; Victoire était aussi une grande musicienne : outre le clavecin et le violon, elle avait appris la musette, la guitare et la basse