Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/839

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la reproduction, la copie servile des modèles consacrés ; sans prohiber la prédication, elle lui préféra la lecture des pères et des livres autorisés. La parole n’est rentrée dans l’église russe que sous l’influence de l’Occident et de Kief, à l’époque de Pierre le Grand ; encore se trouva-t-il des gens pour se scandaliser ou s’inquiéter de cette importation étrangère. Introduite alors dans les hautes régions ecclésiastiques, la prédication n’a point encore pénétré les couches inférieures du clergé paroissial. Chez le clergé noir, l’éloquence est un moyen de distinction, un titre à l’avancement ; aussi les principaux orateurs sacrés de la Russie ont-ils été des prélats, ce qui rappelle l’âge de l’église où la prédication était restée une des fonctions de l’évêque. Quelques-uns y ont acquis une grande renommée : ainsi Mgr Philarète, de Moscou, et Mgr Innocent, de Kharkof, naguère comparés aux Lacordaire et aux Ravignan. Cette éloquence excelle surtout dans le panégyrique ; la raison en est aux institutions politiques. Les prédicateurs russes, Philarète par exemple, ont cependant parfois montré devant les tsars le même genre de courage que Bossuet ou Massillon devant Louis XIV. On a fait dans ce siècle des efforts pour introduire la prédication dans les habitudes religieuses ; on a été jusqu’à ordonner au pope ayant achevé ses études de prononcer chaque mois un sermon de sa composition. La pratique, croyons-nous, ne s’en est pas encore établie. La prédication est peut-être le meilleur signe de la valeur d’un clergé : c’est le côté par lequel celui de Russie est le plus au-dessous de ceux de l’Occident, et cette infériorité est un des motifs pour lesquels la religion n’a point sur le peuple russe l’influence moralisatrice que lui devrait assurer la piété populaire.

La réforme en voie d’exécution améliore la situation matérielle du clergé paroissial : à ses membres et à leurs enfans, elle ouvre au profit de l’instruction nationale de nouvelles branches d’activité ; peut-elle faire davantage ? peut-on ouvrir au pope l’accès des dignités ecclésiastiques, jusqu’ici réservées au moine ? Quelques Russes le pensent. Pour cela, il faudrait renverser la barrière qui sépare le prêtre de l’épiscopat, ce qui ne peut se faire que de deux manières : en permettant le célibat au pope ou en permettant le mariage à l’évêque. A ces deux innovations s’opposent de sérieuses difficultés. Il semble aisé de rendre pour le clergé paroissial le mariage facultatif et non obligatoire : avec la discipline en usage dans l’église orientale, ce n’est qu’une apparence. D’après les lois établies par la tradition, l’homme marié peut être admis au sacerdoce, le prêtre déjà consacré ne l’est point au mariage. L’ordination devant suivre et ne pouvant précéder, les clercs qui ne veulent pas faire vœu de célibat doivent recevoir la bénédiction nuptiale avant l’ordination sacerdotale. De là