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l’écriture dite man-yô-kana, où l’on observa d’abord ce genre d’obscurité qu’implique l’écriture cunéiforme, et qui tenait aux mêmes causes. « En effet, dit Abel Rémusat, le nombre des syllabes japonaises étant peu considérable, il aurait suffi d’un petit nombre de caractères pour les représenter toutes ; mais l’usage introduisit une confusion très grande en faisant prendre tantôt un caractère et tantôt un autre pour signe de la même syllabe et plus encore en appliquant un même caractère à la représentation de syllabes différentes. » Nous retrouvons donc là le même phénomène de polyphonie qu’offre l’écriture assyrienne. Il était également dû à l’emploi d’un système d’idéogrammes par un peuple parlant une langue différente de celle des inventeurs de ce système. Quant aux signes répondant à des monosyllabes différens, ils s’expliquent par ce fait que la prononciation des caractères chinois avait varié avec le temps, qu’elle différait dans certaines provinces, et que le signe chinois avait tantôt été dénommé par le monosyllabe originel qu’il traduisait aux yeux en Chine, tantôt par le mot japonais exprimant l’idée que ce caractère éveillait. Le syllabaire man-yô-kana ne comprenait donc pas un nombre de signes déterminé, et tous les groupes chinois pris phonétiquement pouvaient à la rigueur y entrer ; mais peu à peu le nombre des signes en usage se réduisit à celui qui était suffisant pour représenter les diverses syllabes de la vocalisation japonaise, c’est-à-dire à 47 signes. Par là un grand progrès fut accompli ; l’écriture était arrivée au syllabisme, et le man-yô-kana, dont on s’est servi pour écrire les vieux monumens de la poésie japonaise composée dans la langue dite de Yamato, malgré son nom signifiant caractères des dix mille feuilles, ne renferme que ces 47 signes empruntés tous au chinois. Plus tard, au milieu du VIIIe siècle de notre ère, un bonze japonais, appelé Simo-Mitsin-Mabi, qui avait longtemps résidé en Chine, où ses compatriotes allaient s’instruire aux écoles bouddhiques, imagina un syllabaire de 47 caractëres, tous dérivés également de caractères chinois, mais abrégés, car dans ce syllabaire, ou, pour prendre le mot indigène, dans cet irofa, quatre signes seulement conservent intégralement la forme du caractère chinois qui leur a donné naissance. Ainsi fut constituée l’écriture dite kata-kana ou écriture de fragmens, de forme infiniment plus simple et plus facile à tracer au pinceau que le vieux man-yô-kana. Il semble même que ce soit Simo-Mitsin-Mabi qui ait eu le premier l’idée de réduire à 47 les caractères de l’écriture, chiffre qui fut ensuite adopté pour le man-yô-kana. Le bonze japonais ayant du avoir sous les yeux des livres écrits en caractères hindous, la connaissance de cet alphabet put lui suggérer l’idée de ne se servir que de ce petit nombre de signes. Toutefois les syllabes du kata-kana dépassent en réalité de