Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 11.djvu/144

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s’accordent en effet à leur, faire honneur de l’invention de l’alphabet ; toutefois plusieurs auteurs, tels que Platon, Diodore de Sicile, Plutarque, Tacite, ajoutent que ce peuple la tira de l’Égypte. Les travaux des égyptologues ont pleinement confirmé le fait, et dans un mémoire remarquable M. Emmanuel de Rougé établit l’origine égyptienne de l’alphabet phénicien. Il en retrouva le prototype dans les caractères alphabétiques de l’écriture hiératique usitée au temps de l’ancien empire, plus de deux mille ans avant notre ère, notamment dans ceux du papyrus Prisse. Sur les vingt-deux lettres de l’alphabet phénicien, une douzaine environ se reconnaissent pour des imitations légèrement altérées des anciens signes hiératiques correspondant aux mêmes articulations. Peut-être pour d’autres caractères phéniciens les prototypes sont-ils fournis par les caractères hiéroglyphiques mêmes. Quoi qu’il en soit, les Chananéens étaient voisins de la terre des pharaons, où ils s’établirent plus d’une fois ; ils ont dû emprunter à l’écriture égyptienne, et cela dès une époque fort antérieure à l’invasion des pasteurs, les caractères dont ils firent usage pour rendre les sons. Ils n’eurent pas les mêmes raisons que les Egyptiens de respecter la valeur idéographique de ces antiques idéogrammes, et ils prirent simplement ceux qui pouvaient peindre les articulations de leur propre idiome, imaginant quelques nouveaux signes pour représenter les sons que la langue égyptienne ne possédait pas. L’alphabet ainsi constitué fut rangé dans un certain ordre dont l’origine nous est inconnue, mais qui date certainement de bien des siècles avant notre ère, car cet ordre se retrouve dans l’alphabet grec ; il est conséquemment antérieur à l’introduction des lettres en Grèce. Non-seulement l’ordre et les noms des lettres phéniciennes que l’hébreu nous a conservés ne se retrouvent pas en Égypte, mais il sont en désaccord avec la signification idéographique primitive des caractères. Les noms sémitiques des lettres, aleph, beth, ghimel, daleth, etc., ont un sens en phénicien et en hébreu qui ne répond nullement aux figures que rappelaient les signes hiératiques. Ainsi la première lettre de l’alphabet phénicien, dont est dérivé l’A des Grecs et des Latins, n’est que l’altération du signe représentant un aigle dans le système hiéroglyphique ; or ce nom d’aleph, qui est devenu alpha en grec, veut dire bœuf en hébreu. Évidemment les Phéniciens n’ont pu attribuer de pareils noms à leurs caractères que lorsqu’ils avaient oublié la signification des figures empruntées par eux à l’Égypte, Il devait donc s’être écoulé un assez grand laps de temps entre l’invention première et l’adoption de ces dénominations, déjà elles-mêmes fort anciennes, ce qui confirme la haute antiquité de l’alphabet phénicien.

Tous les alphabets modernes, sauf peut-être celui dont se servent