Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 11.djvu/232

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vérité, nous avons plus d’obligation à Rome qu’au vainqueur de Varus. Elle a dégrossi notre rudesse naturelle, elle a fait entrer dans nos cerveaux de loups des idées qui ont fini par y prendre racine, elle nous a donné ses lois, quelques-unes de ses institutions, et si aujourd’hui encore nous avons un césar, n’est-ce pas d’elle que nous avons hérité cette gloire ? — A ces objections, les journaux officieux répondaient qu’il ne s’agissait pas de cela, qu’Hermann avait été « une de ces âmes géniales et solides qui ne naissent que dans l’Allemagne du nord, natures fraîches et saines jusque dans leur moelle la plus intime, » qu’il était le symbole « des aspirations idéales de sa nation, des idealen schwungs, » qu’il avait possédé toutes les qualités germaniques, le patriotisme, l’amour religieux du devoir, l’intégrité du caractère, sans oublier la modestie. — Mais, répliquaient les ergoteurs, les historiens latins et grecs, par qui seuls nous le connaissons, sont unanimes à déclarer que ce représentant de l’idéalité germanique était d’une bonne foi douteuse, insignis perfidia, a dit Tacite. La victoire qu’il remporta sur les Romains fut un véritable guet-apens. Il avait su capter leur confiance, les persuader de son dévoûment, et il profita de la crédulité de Varus pour le conduire à l’abattoir, lui et ses légions. Ce haut fait a été cause que pendant longtemps la sincérité germaine fut en mauvaise odeur, et que Strabon s’est permis d’avancer « qu’il est fort utile de se défier des Allemands, que quiconque s’en remet à leur bonne foi finit par s’en trouver mal. » Qu’Arminius repose en paix dans sa forêt de Teutoburg ! Il fut un brave capitaine, un ambitieux, car il paya de sa vie la fantaisie qui lui était venue d’être roi. Il a eu la gloire d’arracher à Auguste un cri qui a traversé les siècles, et Tacite lui a élevé dans une de ses pages immortelles un mausolée en belle prose latine. Pourquoi vouloir lui en élever un second en style chérusque ou marcoman ?

Si la fête du 16 août n’a pas eu un succès d’enthousiasme, on ne peut nier en bonne foi qu’elle n’ait honnêtement réussi. Tout s’est passé de la manière la plus convenable. On a beaucoup parlé, beaucoup chanté ; on a mangé des gâteaux à la Bandel et des fromages à la Thusnelda. M. de Bismarck n’avait point fait au prince des Chérusques l’honneur d’assister à l’inauguration de son culte ; il s’en est excusé par une lettre courte, mais gracieuse, — eloquentia brevis, disait Quintilien, cum animi jucunditate. En somme, que manquait-il à la fête ? L’empereur d’Allemagne l’a honorée de sa présence, il a présidé à ces rites sacrés avec sa bonne grâce accoutumée. Il avait demandé en arrivant à Goslar qu’on le considérât comme un simple invité. On ne l’a pas pris au mot, on l’a fait passer sous des arcs de triomphe, des jeunes filles coiffées de bluets lui ont offert des couronnes. Certains discours lui ont paru un peu longs ; pourquoi aussi M. le surintendant Koppen s’est-il cru obligé d’établir dans un sermon en trois points qu’Arminius était le parfait