Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 11.djvu/233

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modèle non-seulement de toutes les vertus civiles et domestiques, mais encore de toutes les vertus chrétiennes ? Séance tenante, l’éloquent prédicateur a fait faire à L’illustre païen sa première communion. Qu’en ont pensé Odin et ses deux corbeaux, ainsi que la belle Freya qui pleurait des larmes d’or ? Qu’en a pensé le farouche dieu Thor dans son palais de Troudouangour, où il trône sur un char attelé de deux boucs ? Ils se sont indignés qu’on leur ravit effrontément le plus beau coq de leur paroisse. Ce qu’a dit l’empereur n’a pu désobliger personne, pas même un dieu mort. Il a répondu aux délégués de la ville de Munster, qui étaient venus lui apporter leurs hommages, que, si chacun faisait son devoir, l’Allemagne n’aurait rien à redouter de ses ennemis intérieurs et extérieurs. A une autre députation, il a dit qu’Armidius n’avait rien perdu aux ajournemens qu’avait essuyés sa fête, que les grandes choses qui s’étaient faites dans ces dernières années donnaient à cette fête son véritable sens. Le soir, à la fin d’un banquet, on a fait la lecture publique de tous les télégrammes qu’avait reçus dans la journée le comité du monument La dépêche qu’avaient expédiée les Allemands de Richmond en Virginie était brève, mais éloquente ; elle était ainsi conçue : « le monde appartient aux Germains. »

Qui pourrait s’y tromper ? la bataille dont on vient de solenniser le souvenir sur le sommet de la Grotenburg n’a pas été livrée l’an 9 de l’ère chrétienne, elle est beaucoup plus récente. Elle a été gagnée non par des framées et des javelots, mais par des canons Krupp, et ce n’est pas Quintilius Varus qui commandait les vaincus. Dans la quatrième niche du fameux socle à arceaux sur lequel M. de Bandel a hissé son Hermann se trouve le portrait en bronze de l’empereur Guillaume ; on lit au-dessous cette inscription : « Celui qui a réuni sous sa forte main des races longtemps divisées, celui qui a triomphé glorieusement de la puissance et de la perfidie welches, celui qui a ramené au bercail de l’empire allemand des fils depuis longtemps perdus, celui-là est semblable à Armin le sauveur ! » A quelques pas de là, on trouve une autre niche et une autre inscription dans laquelle il est question de l’insolence française humiliée et confondue. Combien de temps encore les monotones litanies de la haine seront-elles l’accompagnement nécessaire de toutes les fêtes que célèbre la blonde et pacifique Allemagne ? Il faut croire que les haines blondes sont les plus tenaces de toutes, — bien rosser et gardée rancune, disait Figaro, est en vérité par trop féminin.

Si jamais, nous passions à la Grotenburg, nous voudrions graver sur l’une des pierres si laborieusement rassemblées par M. de Bandel ce mot de l’un des plus grands poètes de l’Allemagne : « le patriotisme de l’Allemand consiste en ce que son cœur se rétrécit comme le cuir par la gelée, qu’il cesse d’être un Européen pour n’être plus qu’un étroit Allemand. » La nation qui a produit tant de citoyens du monde, tant