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d’esprits libres, tant d’âmes élevées et vraiment européennes, ne renoncera-t-elle jamais aux puérilités de l’orgueil de race, qui est le plus sot des orgueils et la plus orgueilleuse des sottises ? Le jour ne viendra-t-il pas où elle se sentira le cœur affadi par l’encens un peu grossier qu’on lui prodigue, où elle se lassera d’entendre éternellement parler de ses vertus et de la corruption latine ? Ne finira-t-elle pas dans un accès de généreuse humeur par briser la cassolette des thuriféraires, par imposer silence aux chanteurs d’antiennes et par rendre la parole aux gens d’esprit ? Ce jour viendra, il en sera de l’Allemagne comme d’Irax, itimadoulet de Médie. C’était, rapporte la chronique, un grand seigneur, dont le fond n’était pas mauvais, mais il était vain comme un paon. Zadig entreprit de le corriger ; il lui envoya un maître de musique, vingt-quatre violons et douze voix qui avaient l’ordre de lui chanter tout le long du jour une cantate dont le refrain était :

Que son mérite est extrême !
Que de grâces, que de grandeur !
Ah ! combien monseigneur
Doit être content de lui-même !


La première journée lui parut délicieuse, la seconde fut moins agréable, et bientôt il écrivait en cour pour supplier Zadig de rappeler ses violons et ses chanteurs. Il promit d’être désormais moins content de lui, « il se fit moins encenser, eut moins de fêtes et fut plus heureux, car, comme dit le sage, toujours du plaisir n’est pas du plaisir. »

Parmi les figures oratoires, classiques ou romantiques, que la fête du 16 août a inspirées aux journalistes officieux, il en est une qui nous paraît digne d’être relevée, parce qu’elle a non-seulement plus de mérite littéraire, mais plus de sens que les autres. On se rappelle la célèbre chanson du vieil Arndt. Quelle est la patrie de l’Allemand ? se demandait le poète, et il répondait qu’elle est partout où résonne la langue allemande, partout où le cœur est chaud et le regard loyal, partout où le Français est tenu pour un ennemi. Un recueil de Berlin, la Semaine militaire, vient d’exécuter des variations nouvelles sur le thème traité jadis par le poète de Schoritz. — « La patrie de l’Allemand, a-t-il dit, c’est la victoire, car la victoire a réuni ceux qui étaient séparés, et c’est pour cela qu’on voit rayonner au sommet du monument de la Grotenburg, comme un signe de ralliement pour tous les regards et pour tous les cœurs, le glaive d’Armin, la pointe de l’épée allemande. » Cette métaphore hardie, où l’on reconnaît toute la grandiloquence berlinoise, renferme une vérité, agréable ou désagréable pour les Allemands, c’est à eux d’en juger, mais à coup sûr inquiétante pour leurs voisins. Les descendans d’Arminius ont vaincu ensemble, et voilà pourquoi, oubliant leurs divisions séculaires, ils se sont réunis en un seul