Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 11.djvu/322

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l’expérience de nos sens, et qu’il tombe ou subsiste tout entier avec l’authenticité des miracles, qui sont ses seuls titres de créance.

Ainsi l’anti-théologie et la théologie sont entièrement d’accord ici pour ne pas soupçonner ce que c’est qu’une croyance, et elles admettent à l’envi que les croyances chrétiennes, qui ont eu la puissance en tout cas de remuer le monde, n’étaient rien de plus que des opinions adoptées par suite d’une autre opinion. Pour le rationalisme, qui nie le surnaturel, comme pour l’orthodoxie, qui le défend, la vérité dont dépend notre destinée n’est toujours que la connaissance de ce qui est et agit en dehors de nous, et toutes les idées, bien plus toutes les volontés des êtres pensans sont uniquement des images d’objets extérieurs qui entrent en eux par leurs yeux ou par leurs oreilles. De toute façon, concluent les deux parties, l’homme n’est rien pour lui-même, son rôle se réduit à chercher s’il y a lieu d’accepter tel témoignage plutôt que tel autre, si c’est aux choses réelles comme ses sens les lui racontent, ou à ces mêmes choses comme ses professeurs de science les lui représentent, ou à d’autres choses relatées par ses instructeurs religieux, qu’appartient en raison le droit de lui faire les opinions qui doivent lui faire ses volontés. Du consentement encore des deux parties, notre seule ressource est de nous en rapporter à un grand juge Raison, qui a pour office spécial de contrôler impassiblement les évidences, et de déclarer au jury de la volonté à quelles conditions un témoignage a légalement autorité pour compter comme une relation authentique des événemens que ledit jury n’a pas pu voir de ses propres yeux.

Voilà où en est l’extrême droite des grandes églises qui ont conservé le sentiment des conditions de la vie sociale, et voilà aussi où va plus ou moins, dans les églises réformées en général, le parti du bon sens et de l’expérience. Tandis que la ferveur des fervens s’abandonne à des espérances mystiques, ceux qui ne peuvent pas partager ces espérances, ceux qui ont la sagesse de sentir que les hommes ne trouvent pas en eux-mêmes le sentiment de toutes les vérités qu’il est dangereux de méconnaître ne sont que trop tentés de se rejeter vers les vieux systèmes de direction. Au lieu de se dire qu’il s’agit de développer les esprits, ils se disent volontiers que le plus sage est de faire enseigner ces utiles vérités par une doctrine, et d’habituer de nouveau les individus à croire par pure confiance en une autorité. Est-il donc possible de se donner une croyance efficace par la seule idée qu’on a lieu de se fier à une autorité qui la recommande ? Il me semble que les théologiens, comme les savans, songent bien peu à s’adresser cette question. Et en attendant j’aperçois au sein des grandes églises une masse croissante de ritualistes et de sacerdotalistes qui sont fort occupés à rétablir