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beaucoup de grâce, et reçut leur bénédiction d’un air digne. Ceci se passait dans le salon du riche Rosenstock. Dans la pauvre demeure des Konaw, un vieux père imposait cependant ses mains tremblantes à son enfant, qui sanglotait ; les paroles parties de son cœur n’arrivèrent qu’entrecoupées, presque inintelligibles, à l’oreille tendue respectueusement pour les recevoir. — Puis les deux fiancées se mirent à leur tour en prière. Leurs compagnes revinrent les chercher pour les conduire au siège élevé, où Pennina prit place comme sur un trône, ses noirs cheveux épars sur les épaules. Jehuda en fut intimidé lorsqu’il entra suivi de ses amis et trébucha gauchement sur le seuil, ce qui fit sourire la belle fille. Il le vit, et, perdant tout à fait la tête, butta de nouveau contre les marches du trône, de telle sorte qu’il parut se coucher à ses pieds en lui jetant le mouchoir brodé d’or.

Les jeunes filles éclatèrent de rire et le chassèrent de la chambre nuptiale en le poursuivant de sarcasmes, non-seulement pour satisfaire à l’usage, mais de bon cœur. Au même instant, un beau garçon de haute taille entrait chez Konaw, et avec l’autorité d’un prince jetait à Chaike le mouchoir qui couvrit à la fois son visage et ses cheveux pendans en queues de rat. Les jeunes filles le regardèrent étonnées, n’osant se moquer de lui, et la petite Chaike oublia de pleurer ; ses sanglots s’éteignirent comme font les plaintes d’une flûte brisée. Le bouffon des noces s’élança dans la chambre, affublé d’oripeaux, surchargé de clochettes, et chevrota sa chanson, célébra la fiancée, l’amour, les joies, les peines du mariage, jusqu’à ce que le schames [1] fût venu annoncer que tout était prêt au cimetière pour Ghaike, à la synagogue pour Pennina. De chez les Rosenstock partit un cortège solennel, le fou en tête, lutinant les filles qui se trouvaient sur leurs portes ; les flambeaux brillaient, la musique des violons se mariait à celle des flûtes nuptiales. Pennina, le visage voilé, en robe de soie jaune, couverte de bijoux, marchait fière et calme. Tout le monde suivit cette royale fiancée, de sorte que personne ne resta pour accompagner la pauvre Chaike ; personne n’entendit les lugubres lazzis du bouffon- de son cortège, un affamé que la perspective du repas avait seule attiré et dont les jambes maigres flageollaient de peur du choléra. Les quatre musiciens avec leurs instrumens faux s’étaient enivrés pour s’aguerrir contre les horreurs du cimetière ; deux pauvres filles formaient toute l’escorte, outre un boucher, homme énergique qui marchait auprès du vieux père en nasillant des prières avec lui. Chemin faisant, l’intrépide boucher se rappela que le taureau qu’il venait

  1. Sacristain do la synagogue.