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maison. Il avait disparu. Jainkew la trouva assise, muette, sans larmes, dans cette profonde douleur qui nous abasourdit.

— Il est parti, dii-elle, parti pour nous sauver.

— Il reviendra, répliqua le cabaretier en guise de consolation ; — mais elle secoua la tête.


VI.


Il est sans exemple qu’un Juif abandonne sa femme et ses enfans ; ce qui n’était arrivé à personne arriva à la pauvre Chaike : Baruch avait disparu, et nul ne savait où il était allé.

De nouveau les lévites noires fourmillèrent devant le cabaret de Jainkew. — Il n’a pas de fusil, criaient les Juifs, il ne pourra se défendre. — Entrant dans la maison , ils cherchèrent partout sans qu’on les en empêchât. — Il est parti, dit seulement Jainkew. — S’il était ici, ajouta Chaike, il ne se cacherait pas. — N’importe, les Juifs descendirent jusque dans la cave et fouillèrent tous les coins du petit jardin derrière le cabaret. Là un âne gris leur apparut attaché à la haie et broutant paisiblement. — À qui appartient cette bête ? demanda Jainkew.

— N’est-elle donc pas à toi ?

— Non vraiment.

Il fut impossible de découvrir le propriétaire de l’âne. Sur ces entrefaites survint le sage Jehuda Konaw avec sa femme. — Grand Dieu ! soupira-t-il, tu es juste dans tes récompenses et dans tes punitions, j’affirmerais volontiers par serment que cet âne n’est autre que mon beau-frère Baruch.

— Comment cela ?

— Ne savez-vous pas que les hommes sont changés selon leurs péchés en animaux ou en objets inanimés ? L’âme d’une épouse mfidèle devient une meule à moudre le grain, celle du boucher qui n’a pas tué selon la loi habite le corps d’un chien, et l’âme d’un adultère le corps d’un âne. Pourquoi Moïse disait-il : « Si tu vois succomber sous le faix l’âne de ton ennemi, relève-le ? » Lisez plutôt le livre d’Emek Hameluch, celui du rabbin Isaac Luria, qui comprit mieux qu’aucun autre le langage des âmes métamorphosées… — Il se mit à citer Isaac Luria, et tout le monde le crut, même sa femme, qui avait commencé par dire à demi-voix : — Si l’âme de ton beau-frère est entrée dans un baudet, l’âme d’un baudet est entrée en toi. — Détachant la corde : — Qu’il en soit ou non comme tu le dis, reprit-elle, j’ai un compte à régler avec Baruch, et celui-ci paiera la dette.

— Que peut-il te devoir ? demanda Jehuda étonné, je n’en savais rien.